Mon maître n’est pas assis dans les dîners mondains auprès des satisfaits, entre un Chanel et un Armani. Mon maître ne s’envoie pas des flûtes de Dom Pérignon au fond de la gorge en souriant poliment aux plaisanteries de sa jolie voisine. Mon maître ne parle pas avec les smokings qui fleurent bon l’Hermès, au rire haut, au cigare immense. Il n’est pas du côté des esprits désabusés qui n’apprennent plus rien, dédaignent l’idée d’aimer, crachent tout leur dédain en phrases parfumées et jouissent grassement de leur intelligence.

 

Non.

 

Il est du côté des petits gros qu’on frappe à la récré, de la jeune nubile qui sous des yeux crapules tire sur sa jupette, des femmes bien trop belles anéanties et seules, parce que personne ne songe jamais à leur âme.

Il est du côté des ménagères sur canapé qui vivent par procuration devant leurs magazines, du côté de celui qui est né, auquel on répète tous les jours qu’il n’aurait pas dû naître.

Du non-désiré, du mal-aimé, auquel Il veut s’offrir.

 

Il est du côté des pauvres et des putes, du côté des clodos et de ces filles à moitié nues que tu croises sur le trottoir en baissant les yeux, qui se font violemment tringler, tu réalises? dans une voiture avant d’en ressortir chancelante, d’allumer une clope et d’attendre que ça recommence.

Il est du côté de celui qui pleure silencieusement sa solitude, chaque nuit,  de celui qui tremble d’angoisse quand tout devient sombre, de celui qui geint de douleur. Il est du côté du gosse troué de perfusions, qui appelle sa mère d’une voix désincarnée. Il est du côté de la mère qui veille, éperdue de sommeil, qui nettoie le front moite et le petit corps tremblant de fièvre. Du côté de l’époux ahuri qui contemple le caveau où l’on vient de descendre sa jeune épouse qui hier encore, souple et chaude, se lovait contre lui. Des mains accrochées à des barreaux humides, des yeux hagards dans une cellule qui attendent sans plus y croire de vivre à nouveau en dehors de ses neuf mètres carrés.

 

Du côté du vieil hargneux que tout le monde hait parce qu’il est vieux, et qui seul dans sa chambre compose des merveilles de musique qu’il ne montrera jamais à personne.

De la vieille peau que tu aperçois à l’affût de son rideau en bouche méprisante suçotant ses chicots, qui déblatère des horreurs sur les passants, et qui chaque jour visite plus seul qu’elle, en trésor d’amitié.

Du cadre très distingué dans son manteau confortable, qui à genoux sur le goudron, enlève ses gants pour les donner au petit garçon qui grelotte, avec un drôle de sourire qui n’est pas habitué à aimer.

De la pauvresse qui vide son frigo pour te servir un repas qu’elle veut digne de toi, et qui ne bouffera pas correctement de la semaine.

Du côté du médecin qui hésite, puis serre fort une épaule effondrée ; du jeune infirmier aux pieds des plus souffrants, qui lave les plaies sales des mecs qui puent à des mètres.

Du côté de la boulangère qui accueille ses clients avec un si joli sourire et dont le mari n’est pas rentré sobre à la maison depuis des mois.

Du côté de la grande Étoile qui s’est fait larguer dans la journée et qui danse, vole et danse sous les projecteurs en serrant les dents, le cœur crispé de douleur, et dont la grâce toute diaphane fera chialer de beauté des centaines d’âmes.

De la manager en tailleur bien droite dans ses Louboutin, qui ira tout à l’heure changer les couches pleines de sa mère sénile.

 

De ceux qui savent tirer de la beauté de leur lie,

De l’amour de la boue,

De l’encens des miasmes du monde.

 

Du côté des fous, des pauvres types, des mecs sans charisme : de tous ceux qui n’auront jamais que Lui.

 

Mon Maître est du côté des âmes fortes et des esprits doux.

 

Il est venu pieds-nus, il est venu les mains vides. Vides et trouées d’Amour…

 

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