Nous avions fui le calme monastique, et roulions sur fond de mauvaise pop vers l’appel du demi bien glacé.

Le village est minuscule et provençal. Ruelles hautes et étroites, des fleurs partout, une grande place où coule une fontaine et pointent les boulistes… Ça sent bon, ô Dieu que ça sent bon, chez moi ! Les lampions tricolores se balancent mollement au gré d’une brise qui semble s’étouffer dans le coton ouaté du soir d’été trop lourd. Les cigales vrombissent et bercent nos corps lestés par un repas copieux : les plats des moniales sont préparés avec amour, et cela se ressent au nombre d’assiettes que chacun engloutit. Les doigts jouent avec l’eau condensée sur le rebord du verre, les paupières se ferment sous la paille du chapeau. Le barman essuie ses verres, match en fond.

Le village bruisse enfin d’un semblant de vie. Des chaises se tirent un peu partout, des portes s’ouvrent, des terrasses s’animent. Le jour se finit et la vie commence. Les merguez grésillent d’allégresse sur des braises que touille avec entrain un géant tatoué, les enfants sont lâchés comme on lâche les fauves, ils s’ébattent en une nuée d’oiseaux de toute la vitesse de leurs petites jambes, sous l’œil confiant de parents jamais loin. Et s’estompe la mousse de mon demi en bulles volatiles, tandis que mes yeux assoiffés d’humain tirent sur la manche de mon voisin. « Regarde comme ils sont beaux, mais regarde ! »

Les vieux sont sortis. Oui, ici on dit les vieux. Ça ne choque personne. C’est tout fripé, c’est tout ridé, c’est tout courbé, ça parle fort et ça envoie des coups de cannes, mais on sait que si l’on vient poser un baiser sur la main parcheminée, le cœur fondra et les bras secs s’ouvriront. Donc, les vieux sont sortis, posés sur leur banc près de la fontaine, ils plissent leurs yeux perçants et prennent des nouvelles. Les tables sont dressées sur la place, les groupes s’y forment au hasard des rencontres. Baisers bruyants, embrassades exagérées, exclamations de surprise. « Oh pauvre, qu’il est beau, ton petit ! »  Pincement d’une joue. Main qui ébouriffe les cheveux pleins de gel, l’enfant grimace. Coups de coude dans les côtes. « Vé Josette, sa teinture, ça lui va bien, hé ? »

Une estrade est apparue, un accordéon y chante une musette, pour la joie. Pour égayer les cœurs qui se livrent sans calcul à leur voisin de table, sous un léger babil qui parle de choses graves. Nous sommes un peuple dur, le cœur sur la main mais le menton levé. Toujours la pirouette ou le trait d’esprit pour bien montrer que l’on n’est pas sérieux.

« Moi c’est Andrée. Appelle moi Dédé. Tu me plais, petite, on va parler, toi et moi. » Ma voisine de table a bien quatre-vingt ans, mais sa poigne sur mon bras est vivace, et elle fait rouler les mots de sa voix rauque avec une joie de gamin et des mines exquises. Elle parle comme un charretier, ravie d’avoir un public, et j’en ris de bonheur. Nous sommes un peuple qui aime se faire regarder, qui en rajoute,  qui en joue, qui se gargarise et ne peut s’empêcher de se moquer de lui-même. La vie n’est qu’un théâtre que nous jouons à plein, le verbe haut, chantant, les mains dansantes.

Une chanteuse engoncée dans une robe affreusement dorée vient se percher sur des talons démesurés, micro fermement tenu par des griffes rouges et immenses. La voix doucereuse, elle vient tâter l’ambiance. Mouligasse, puisque les bouches sont pleines. Les verres se vident, les Ricard prennent de la couleur, les rires se font plus denses. Une femme traîne son mari par la main sous les bravos de leurs collègues, et les voilà qui tournent, ouvrant un bal sur une valse approximative. Elle est énorme, décolorée et maquillée, lui est minuscule et souriant, son nez coincé dans l’imposante poitrine de sa femme. Elle mène la danse, le rire aux lèvres, et ils tournent sous les regards et les sourires ; tous les deux, ils ressemblent à un dessin de Sempé.

Les heures passent. La conversation est palpitante, mon verre vide ;  une main poilue me l’enlève sans un mot et le remplace par son jumeau glacé. « Votre sourire me suffit. » Ange gardien bourru et timide, il fuit mon merci silencieux et s’en va se donner ailleurs.

La musique bat son plein à présent, je m’écarquille l’âme pour ne rien perdre de la soirée. Tout le monde s’est habillé avec une recherche décomplexée. C’est l’événement de l’année, mais il ne faut pas que cela se remarque : chemises grandes ouvertes sur des torses grisonnants, ongles peints avec soin, jeans délicatement déchirés, chacun a tout donné pour être beau sans être travesti. On sent les coupes fraîches, les teintures vives, le maquillage appliqué. Un jeune papa se dandine, fiston sur les épaules, la sucette enfoncée jusqu’au gosier pour éviter qu’il ne braille, le diamant brillant à l’oreille minuscule. La chanteuse se déhanche sur du Gilbert Montagné, tout le monde chante en cœur, les bras enveloppant les épaules de parfaits inconnus. Nous chantons sans complexe, juste ou faux mais fort, car mort est le peuple qui ne sait plus chanter, et morte est la jeunesse dont aucun chant n’unit jamais les lèvres et les coeurs.

Un groupe de septuagénaires frétille sur la piste, sérieuses comme des papes sur leur chorégraphie qu’elles enchaînent comme des adolescentes, la malice au bord des pupilles. «C’est un Ricard de trop, mais un Ricard quand même », s’esclaffe à mon oreille mon cavalier du moment, la bouteille à la main, le chapeau sur les yeux. Quant à Dédé, elle s’est fait prendre en mains par une inconnue surexcitée qui lui apprend les bases du Madison. Elle bougonne, elle râle, elle peste, mais elle est ravie.

Je m’éloigne de ce bruit à pas lents. Les rares jeunes sont parqués là, dans l’ombre, au bord de la fontaine. Un regard, un paquet de cigarettes tendu, la flamme d’un briquet qui vacille et éclaire les visages, un sourire accepté pour tout merci.

Un dédain craché depuis une voiture qui passe : « C’est la fête des beaufs, ici… »

 

Ô mon peuple…

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