Vivaldi, Nisi Dominus ,Stabat Mater ,Crucifixus, Philippe Jaroussky et Jean-Christophe Spinosi

 

 

C'était le même matin que tous les jours. Il avait éteint son réveil d'une main ferme, il avait bondi au pied de son lit, enfilé une chemise parfaitement repassée, des Méphisto cirées, de l'eau sur le visage, parfum. Les nouvelles de la Bourse en se rasant, ses mails en buvant son café, ne perdons pas de temps. Ah oui, aussi, un regard jeté à la conquête ramenée ivre morte la veille au soir, dont il avait su s'occuper habilement cette nuit, et qui à présent dormait enroulée nue dans ses draps défaits. Il avait noté la joue écrasée contre l'oreiller, les cheveux en vrac, le mignon petit visage tout soucieux dans son sommeil, un peu de noir sous les yeux et bave au coin de la bouche, il s’était senti nauséeux. La porte claquée, il s'en été allé, sa mallette noire bien serrée entre ses doigts manucurés.

Un bonjour sec en entrant dans son bureau, des ordres donnés, quelque jolie secrétaire effleurée au passage, un rapide coup d'oeil sur le travail de son assistant, il était dans son monde et la journée commençait. Il avait comme toujours soupiré de la médiocrité ambiante. Était-il donc la seule personne fiable dans ce foutu monde? Comment ne se rendaient-ils pas tous à l'évidence qu'ils ne parviendraient jamais à le satisfaire? Merde, la perfection, les gars, tambourinait-il lors de ces trop courtes réunions! Évidemment qu'elle était atteignable. Évidemment qu'il comptait l'incarner à leurs yeux. C'était sa vocation.

Il connaissait son charisme, il voyait leurs yeux mouillés d'adoration sitôt qu'il ouvrait la bouche, il faisait courber les échines aux messieurs et se mordre les lèvres aux demoiselles. Mais il voyait aussi les pas précipités sur son passage, il entendait bruire soudain les mille sons de l'activisme forcené quand il ouvrait une porte, ils voyaient les gouttes de sueur glisser lentement le long des fronts trop pâles de ceux qui l'avaient irrité. Il prenait en horreur leurs lunettes en écailles, leurs tempes dégarnies, leurs costumes trop bien coupés; il prenait en horreur les sourires avantageux des cadres supérieurs qui jouissaient sans vergogne de leur minuscule pouvoir. Il haïssait l'onanisme intellectuel des chercheurs en marketing qui se gargarisaient de mots à la mode pour exhiber leur peu d'intelligence, il haïssait parfois même subir toute la journée l'infect jeu de séduction de ces paires de seins montées sur pattes, engoncées dans leur tailleur Chanel, prêtes à tous les vices pour monter en grade- y compris celui de porter d'odieux talons pointus qui claquaient à chaque pas et faisait saigner ses oreilles et leurs orteils.

Alors, il les convoquait un par un, il les faisait mijoter avec délices sur une chaise inconfortable dans son grand bureau moderne, et il les voyait se tortiller sur un bout de fesse, se justifiant maladroitement en se tordant les mains. Et si leur défense maigrelette parvenait à lui arracher une esquisse de sourire amusé, il daignait leur accorder la grâce d'un mot compréhensif, qu'il jetait comme on jetterait un os à un vieux chien errant et galeux, un peu avec dégoût, du bout des lèvres. Son sourire le plus hypocrite peinait à masquer le froid glacial de son coeur, et bordel, qu'est ce qu'il aimait ça. Il se délectait en songeant qu'il ne gardait ces bouffons que parce qu'ils étaient parvenus à le faire sourire, et qu'ils repartiraient chez eux tout pétris d' ambition et d'orgueil, racontant à leur femme que c'était bon, chérie, ils s'étaient mis le patron dans la poche.

Ou alors, exaspéré par leur odieuse logorrhée verbale, par la platitude outrancière des mots qui s'entrechoquaient contre leurs dents, par leurs sourires éblouissants de blancheur mais immondes de servilité, il lui suffisait d'un geste de la main pour les congédier, qu'ils cessent enfin de l'assommer avec des mots trop grands pour eux, et que leur vie soit brisée. Pa-arfait.

Voilà, c'était son quotidien, il n'aurait pas su dire s'il l'aimait ou pas, qu'importait. A vrai dire, il n'était même pas sûr de s'aimer lui-même. Quoi que. Il s'en foutait.

La journée est finie, mais il aime bien rester un peu plus tard dans les immenses locaux de la boîte. C'est ça, son sweet home, au milieu des classeurs et de la pureté brute des chiffres. Ça sent bon le papier et la transpiration, et lui a l'impression d'être au milieu de ruines fumantes. Il sort, le froid l'assaille, il jette son manteau sur ses épaules, marche d'un pas vif, fait de la buée quand il respire, dépasse sans les voir un, deux, trois types assis par terre dans une couverture mitée, qui puent tout ce qu'ils peuvent, ces enfoirés.

Et devant lui, une petite vieille voûtée traîne péniblement un cabas qui n'a plus de roues. Trois queues de poireaux en dépassent, quelques pommes de terre le boursouflent, et elle, elle sue, elle tremble, elle manque de se faire entraîner par le poids de son fardeau à chaque pas, mais elle le tire vaillamment. Il voudrait en rire, mais son rictus tremble sur ses lèvres pincées, ses doigts peinent à tirer sur sa Gauloise. Il la dépasse en déglutissant. Il se retourne. Il se mord la joue en fond de douleur. Amorce un geste, laisse retomber sa main. Dans sa tête, tout s’est évaporé, les chiffres et la fourberie recroquevillés derrière un amas de cervelle qui s’émeut, pour la toute première fois. L’homme se découvre Homme et panique un peu de se sentir vulnérable, fragilisé par la sœur en misère qu’il vient de dépasser. Un instant, il réalise…s’ébroue, se tance, et reprend ses épaules de maître délaissées par son cœur vagabondant dans la mièvrerie- qu’il croit.

Ce soir, il mouillera son oreiller d’amertume et de dégoût. Et demain, demain qui sais? Peut-être n’aura-t-il pas oublié son âme, qu’il vient d’apercevoir...

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