Saint Saens, Rondo et Cappriccioso pour l'ambiance musicale.

 

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         C'est l’histoire d’un petit garçon en culotte courte qui passe dans le métro, avec sa maman accrochée par le petit doigt. Cinq ans, pas plus, une bouille de chérubin, des cheveux broussailleux. Ils ne se parlent visiblement pas, tous les deux, ou peut-être la mère soliloque-t-elle un peu. Le petit garçon reste de marbre à ses avances, et pour cause: deux cordons gris caoutchouteux rentrent dans ses minuscules oreilles en feuille de chou, reliant son cerveau à sa poche. Il semble sous perfusion, une sordide perfusion musicale qui lui distille goutte à goutte, sinueusement, l'inculture ambiante du siècle. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Et à un mètre de lui, on entend encore les basses qui vitupèrent leurs insanités, sur une base de boum boum réguliers.

J'ai envie de chialer.

Peut-être mon enfance a-t-elle été trop heureuse pour envisager un tableau aussi triste que celui-là. Peut-être les nombreuses images qui me viennent spontanément à l'esprit quand je vois un enfant sont-elles trop roses pour que je sois bien réaliste. Mais l'autisme naissant de cette petite chose m'apparaît un drame plus criant que toute la misère du monde.

         A mes cinq ans, je dévalais à une vitesse folle les chemins caillouteux de mes collines provençales, à califourchon sur un minuscule camion en plastique, les bras fébrilement serrés autour de la taille rassurante des douze ans de mon frère. A cinq ans, mon aîné m'avait fait passer mon permis de voiture télécommandée, un beau 4x4 gris, ma grande fierté. A cinq ans, j'avais pleuré en réalisant que le lapin que j'étais en train de manger était un lapin. Puis j'avais fini mon assiette, parce que le lapin, c'est bon. A cinq ans, j'avais eu une nouvelle poupée, que j'oubliais toujours au sommet des arbres où j'allais lire pendant des heures. J'avais découvert émerveillée les joies du Kinder Bueno. Nous avions chanté en public, en famille, tous les sept. Un voyage en Irlande, en Pologne, ma première amie, une randonnée à cheval, notre labrador qui court sur la plage, un match de volley sur les épaules d'une grande soeur, les premières bêtises avec les cousins…

Bref. Une série de souvenirs heureux, de flashs de bonheur. Et soudain, cette vision de ce bambin qui commence à peine à vivre, et son casque sur les oreilles, des basses qui te foutent des hauts-le-coeur tellement elles sont puissantes, une musique qui t'effraie tellement elle est forte, et ce niveau zéro de communication avec le monde extérieur.

 

         J'aurais voulu aller voir cette dame, enlever doucement les écouteurs des oreilles de son fils, et lui apprendre à chanter, à grimper aux arbres, à fabriquer un arc, à plonger, à jouer trois notes de piano. Et cette insoutenable envie qu'à la place de leur silence morbide, il y ait désormais le regard du môme tendu vers sa mère, tout lumineux, tout beau, tout complice. Qu'il lui raconte pendant des heures ce qu'il a fait à l'école, fier comme Artaban de son dernier dessin avec des belles gommettes multicolores. Qu'elle lui montre et lui explique ce qu'il voit, qu'elle réponde à ses questions interminables et émerveillées.

 

Mais, Boum boum, plic ploc, boum boum, plic ploc.

 

 

Je me suis contentée de soupirer et de passer mon chemin.

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