Vingt ans. Happée par la violence d’un dix-neuf tonnes à pleine vitesse. Vingt ans, et toutes tes dents que tu ne cessais d’exhiber de ta joie éclatante. Évidemment que je ne réalise pas, réalise-t-on jamais la mort ? J’encaisse la nouvelle sans y croire, je serre des mains, je sèche des joues humides de douleur, je serre dans mes bras des corps secoués de sanglots, mes épaules offertes sont trempées par les larmes d’un autre qui y appuie sa tête. Je réconforte avec tendresse, le regard vide, le cœur aussi. Quand j’ai scotché ta photo sur un pupitre encadré de bougies, j’ai cru un instant que tu allais arriver et m’engueuler. Pas de photo, sérieux, c’est pas ton style de rassembler des gens pour parler de toi.

J’ai lancé quelques chants vers un Dieu auprès duquel je te crois, dans les bras duquel je te sais. Les phalanges blanchies sur un pupitre que je serre à l’en briser, j’ai chanté, comme toutes ces fois où j’avais chanté et croisé ton regard amusé et ta grimace qui s’excusait d’incommoder un Ciel d’une voix fausse et ardente de foi.

 En face de moi, aujourd’hui, tout le monde chante aussi, yeux humides, voix brisées, les pensées ont revêtu ton image et ton souvenir. Personne ne comprend, évidemment. Vingt ans. D’aucuns visages en mâchoires résolument crispées se tendent vers le tabernacle, le sempiternel « Pourquoi » tapissé au fond des yeux.

Quand j’ai dû prononcer ton nom, j’ai réalisé, j’ai tremblé un peu, mais ce n’était pas possible, tu ne pouvais pas ne plus être... « Rien que de la poussière », me murmurait la foi. « De la poussière que j’ai aimée, de la poussière qui m’a aimée !  », rétorquait mon cœur.

Oh, tu le sais puisqu’à présent tu connais toute chose, ça fait une semaine que ma foi me répète et répète à qui pleure que tu es auprès de Lui, bien sûr, que tu es plus heureuse qu’aucun de nous ne l’a jamais été, une semaine que ma foi retient mes larmes… Mais putain, mais non, laisse moi pleurer, laisse mon cœur de femme et de sœur hurler silencieusement ma douleur de te perdre. Laisse moi le temps d’enterrer des années de complicité. Laisse moi la peine d’enterrer un an de confidences, un an de joie et de fatigue partagées, un an de rires et de disputes, depuis le lever où ta foi et ta volonté toutes conjointes venaient me tirer du lit pour la messe bien trop matinale à mon goût, jusqu’au coucher où l’obscurité vespérale accueillait nos confidences et nous nous déchargions les âmes dans le giron de l’amitié. Laisse moi réaliser qu’il n’y a plus qu’un tas de chair inhabitée dans un putain de cercueil, que tout se putréfie, qu’il n’y a plus que dalle, que je vais devoir balancer de l’eau bénite là-dessus, te regarder descendre sous des kilos de terre et que merci, au revoir, tout sera fini. Laisse moi le temps d’être sûre que tu es déjà en train de Lui demander, Là-Haut, toutes sortes de belles choses pour ceux tu aimes.

Alors, alors seulement, je pourrai accepter, rendre grâce de t’avoir eue comme amie, me coucher tous les soirs en étant sûre que tu transmettras mes baisers à Qui de droit, et me dire que, Seigneur, qu’est ce que le Ciel doit sourire depuis une semaine !

 

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