J'avais douze ans, des idéaux tout plein ma tête de gosse. L'âge où l'âme est toute blanche, toute pure, toute tressautante, l'âge où les yeux pétillent d'une malice improbable, l'âge où les petites filles se surprennent parfois femmes, dans le cœur ou sur le torse.

         Voilà, j'étais assise à ses pieds et je devais l'abattre. Je levai la tête vers ce géant qui me dominait avec superbe: grand, fort, droit, régulier, lisse. Je le trouvai beau, et je l'aimai. Et lui assenai un coup mortel. Il vibra, trembla, craqua, resta debout. Alors je m'évertuais, je me démenais, ma hache à la main, coup après coup, implacablement, méthodiquement, froidement, parce qu'il le fallait, parce qu'on me l'avait demandé, entaillant son corps massif du tranchant de la lame qui luisait au soleil. Je passai plusieurs heures à tuer ce chêne, ce bouleau, cet orme, ce… peu m'importait ce qu'il était, puisqu'il n'était plus. Avec l'application d'un tueur, je frappais, l'effort m'arrachant des gémissements réguliers. Quand enfin il craqua, mon corps était trempé, des gouttes perlaient à mes tempes, et mes mains ingénues étaient rougies et moites, son sang ou le mien. D'une rude poussée de l'épaule,  je le fis basculer. Sinistrement, lugubrement, il s'abattit.

         M'interdisant de penser, je l'élaguai lentement, arrachant consciencieusement les pousses vertes, les branches souples, les feuilles lumineuses. La nuit commençait à tomber, et il saignait, la chair à vif, hurlant silencieusement sa douleur de martyr. J'en étais le bourreau.

         La lune était levée quand il fut enfin prêt. J'étais seule, gamine, au coeur de la forêt, sans trop ce que j'éprouvais. L'envie de vomir, une sinistre satisfaction devant le cadavre qui gisait là, l'envie d'hécatomber ses frères, l’exaltation de me sentir humaine, la jouissance de tenir une lame aussi puissante dans ma main, l'orgueil malsain de pouvoir faire ployer ainsi la création. J'eu un étrange sourire, et partis en courant. Tout craquait autour de moi, le vent soufflait violemment dans les cimes, je cherchai haletante mes étoiles, les ronces griffaient ma figure. Je n'avais pas peur, mais cette étrange impression que  la forêt voulait venger la mort de son plus beau mâle; peu m'importait, je la pourrais vaincre, j'étais prête à l'abattre toute entière, et pourtant je l'aimais. Le géant était à terre, mon mètre quarante avait vaincu son immensité. Je me recroquevillai sous la silhouette protectrice d'un chêne centenaire, ma joue mouillée contre son écorce rude, mes cheveux emmêlés par les buissons, ayant perdu mes chaussures dans la course. Je ne sais combien de temps j'y restais...

         Je me souviens de m'être lavée dans une source d'eau claire qui brillait sous la lune, rencontrée au hasard d'un sentier, et dans laquelle je m'étais mirée avec coquetterie. Je me souviens d'avoir vu un petit renard qui venait assoiffé s'abreuver de l'eau fraîche, et d'avoir mordu ma lèvre jusqu'au sang pour m'empêcher de respirer trop fort. Je me souviens avoir observé l'aube de mes grands yeux étonnés, qui se demandaient comment tout cela pouvait être si douloureusement beau. À cet âge, tout ce qui est beau est douloureux, puisqu'incompréhensible.

 

Je suis rentrée marquée par la vie. J'avais grandi.

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