Un trou béant- un gouffre exhibant avec arrogance son néant. Des escaliers plongent dans les entrailles de la terre qui en vibre d'allégresse.

Grincements, tremblements, miasmes chauds et sordides... Les êtres - les fantômes? - s'y engagent un à un, s'y engouffrent dans une cavalcade effrénée, et dès leur pied posé sur la marche de tôle striée, - néant. L'immobilisme, le silence absolu. Ils descendent malgré eux, à ce rythme qui leur est imposé, Ils descendent: où? Le vent chaud venant de l'antre souterraine ne peut être plus éloquent: c'est bien d'une descente aux enfers qu'il s'agit. 

Ô splendide inconscience des âmes sans saveur!

A peine l'idée de contrition a-t-elle effleurée leur âme qu'ils réalisent qu'ils sont perdus.

Livrés aux mains impitoyables des dieux du mal, aux feux éternels, et condamnés à ne jamais contempler la Face de Celui qu'ils ont toujours renié.

Ils ont frappé par le Glaive et périront par lui.

Face à la Tentation en habit de puissance, ils trembleront alors.

Attachés, liés à des arbres incandescents, et sous leurs yeux hallucinés débordent des buffets de canard truffé, dégoulinent les montagnes de fruits frais et embaument les poissons grillées... Le fumet qui vient chatouiller leurs narines leur arrache des hurlements de dément, qui font se retourner les jeunes filles près du buffet, nues et belles à damner les saints, dont ils rêvent de caresser la peau, ô la peau fraîche et douce. Ils s'écartèlent, les malheureux, tirent à s'en rompre les os sur leurs chaînes, exaspérés à la folie par le joyeux babil de leurs hôtesses qui les dévisagent en souriant, rendus fous par le sol fait d'or pur, rendus fous par la splendeur diabolique de ce à quoi leur vie était vouée et auquel ils n'ont jamais voulu renoncer, même aux portes de la Mort.

Ces malheureux n'en sont pourtant encore qu'aux portes du calvaire, repliés sur eux- même sur leur marche d'escalier. Mais le doute les étreint alors qu'ils descendent inexorablement aux affres souterraines.  Un mystérieux courant les fait frissonner, les voilà repliant leurs épaules, relevant le col de leur noir manteau, palissant, se rembrunissant, se crispant... La jalousie fait naître sur leur visage un mauvais rictus quand ils jettent un dernier coup d'oeil par- dessus leur épaule, tentant d'apercevoir l'ultime lumière du jour.

Ils dévisagent ceux de la file opposée, les "élus" qui montent vers la Vie, vers le Beau.

Dans la file opposée, l'atmosphère se détend peu à peu. Les fleurs poussent à vue d'oeil dans les mains des hommes et dans les cheveux des femmes, qui s'assouplissent, se détendent, se sourient. Un jeune homme vient prendre la main de sa charmante voisine de marche, ils s'embrassent, tandis que derrière eux, un vieil homme tout plissé bénit leur union en pleurant de bonheur. Le silence est rempli de chants d'oiseaux et de rires d'enfants.


La lumière aveuglante du soleil de Marseille apparaît soudain, d'une clarté quasi insoutenable; un paquet de mer vient s'abattre sur les visages qui sursautent, se referment, et une file de personnes lambdas s'éparpille sur le Vieux Port, loin de la bouche de métro où poussent les mauvais rêves et brûlent les consciences.

 

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