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Je me souviens exactement du moment où le glaçon a fondu.

 

Ce jour-là, j’étais aveugle, une bête conjonctivite, tu sais, où tes yeux pleurent, enflammés et purulents, où tu dois les garder clos et tu flippes un peu à l’idée que ça soit définitif. J’étais ravie, pourtant. Ravie à l’idée d’endosser le rôle de l’handicapé à la canne blanche. Tu sais, on n’a que trop rarement l’occasion de vivre la  journée d’une autre vie… Un jour bien-voyant, un jour aveugle, un jour médeçin, un jour avocat, ouvrier, berger, moine, trader, croisé ou clown: la soif de connaissance et d’ubiquité à assouvir, toujours !

 

Alors aujourd’hui, je vivais un jour de la vie d’un aveugle, et ce rôle m’enchantait dans sa fugacité.

Au lever, plus d’yeux pour voir la couleur du ciel. J’ai posé un orteil timide à terre, première sensation matinale. Le corps se réveille et palpite un peu comme pour se souvenir de la façon dont il fonctionne, déjà ; le pied au carrelage, l’amertume de la nuit dissipée d’une gorgée d’eau salvatrice, l’eau miraculeuse qui en gouttelettes sur la figure ébrouée éveille à la vie.

Milliers de spirales hallucinées et de troubles kaléidoscopes tournent sous mes paupières fermées. La fenêtre m’offre sa poignée à portée de main, me délivre l’air neuf du dehors que je ne devine que trop morne, traversé par une valse de vent chaud qui charrie avec lui son cortège de poubelles volantes.

Un oiseau de plastique multicolore passe en claquant devant mes oreilles, j’entends le froissement de ses hanses déchirées. Et je me plaît à l’imaginer vagabondant à travers la ville, se posant sur l’épaule d’une statue qui en reste de marbre, voletant entre les branches d’un platane toujours au gré du vent avant de venir jouer dans les pieds du badaud qui peste.

Un goéland crie, sans trop qu’il sache pourquoi. Une pulsion de goéland, genre je crie parce que je vole, parce que je vis, parce que j’ai faim, parce que j’ai mangé, parce qu’il y a quelqu’un qui lève à la fenêtre ses paupières fermées vers moi.

Il faisait tellement chaud. Un ciel baudelairien qui pesait sur mes épaules, une pression anxiogène. Quand tu n’as plus tes yeux pour te rassurer, tu n’écoutes plus guère que ton propre cœur qui te semble tambouriner à tout rompre aussitôt que tu lui prêtes un peu d’attention. J’essayais de remplir ma tête d’un silence inexistant au-dehors, mais les sons me provenaient décuplés.

Une sirène hurle la mort qu’elle transporte dans le ventre de son camion rouge sang, la mort penchée sur le brancard qui gît. Et mes yeux fermés sont plantés dans ceux du malade qui lutte, je te jure, je suis auprès de lui, je souffre avec lui, sa main dans la mienne, ses ongles fouillent mon corps sous la douleur. Il voudrait que l’on éteigne cette atroce sonnerie qui lui vrille les chairs, mais il s’y accroche comme à la guérison. Moi, à ma fenêtre qui est bien réelle, j’entends pleurer l’alarme et diminuer la quarte qui s’éloigne…

Mes pas titubants ont cherché à me guider vers la fraîcheur et l’ombre, mais c’est mon âme qui m’a guidé, voletant devant moi, éloignant les obstacles, redressant les rues, adoucissant le pavé,  me portant sur le chemin afin que mon pied ne heurte la pierre.

La pierre que je sens soudain froide et polie sous mes doigts, et embaume à mes narines un filet d’encens… Il fait sombre, il fait bon, et fredonne un orgue en fond de scène. Un genou à terre, l’autre aussi finalement, le front touche en offrande complète le sol où Dieu se donne inlassablement. Le bois strié d’un banc accueille mes mains qui cherchent une béquille. Je souris en pensant à celui qui baillait devant un sermon opaque et qui a dû trouver de quoi s’occuper en gratouillant le vernis de son siège.

Au fond d’une petite chapelle sur ma droite, quelques aïeules ânonnent des prières, et leur fidélité s’égraine avec leur chapelet. Je les devine farouchement agenouillées, droites sous leurs casques de boucles teintes en vieillesse effrontée, leur béret, leur dentelle noire. Les voix déraillent, ne s’attendent pas, et l’ardeur quasi juvénile avec laquelle sont chantés leurs Gloria m’arrache les oreilles et des sourires attendris. Un timbre incroyablement grave s’échappe du goitre de mon voisin dont le Amen a toujours un temps de retard et résonne solitaire, provoquant quelques regards ulcérés du chœur féminin.

La Sainte Vierge les regarde amoureusement du haut de son trône de gloire, et les lys jaillissant à ses pieds effluvent le paradis…

Mes yeux sont clos, et mon cœur enfin sensible voudrait bien qu’ils le restent à jamais.

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