La matière première de la grâce, c'est la misère humaine.

Qu’Il reste une statue. Qu’il reste une icône, qu’il trône sur mes murs et jamais dans mon cœur. Qu’Il reste un concept. Une idée, une bibliothèque, un beau moment, un bel objet. Tout, tout sauf une personne, des yeux et un regard qui me transperceraient.
Dévorer les sermons, les discours, éplucher les bouquins, raisonner son cerveau, barricader son coeur. Appeler sa voix, crier à son adresse et enfoncer ses doigts jusqu’au fond des oreilles pour ne jamais entendre la moindre des réponses. L’appeler et le repousser, dans un même poing fermé et resté toujours vide de vouloir tout saisir. S’incliner très bas devant les ostensoirs, humer l’encens, jouir de ses orgues, et le laisser grand, loin et seul à la droite de Lui-Même. Tout promettre et ne rien donner – car rien n’en vaut la peine devant ses yeux royaux. Occuper l’esprit, penser à mille choses - alors qu’à genoux, je m’échine, je m’étrille, je m’acharne au couteau pour surprendre la moindre phrase, le moindre cri, le moindre frisson ou la moindre larme qui pourrait habiter mon cœur sec qui ne bat que pour moi.

Ô mon Dieu que je fuis, qu’elle est longue, qu’elle est fade cette bataille incessante, qu’elle me laisse exsangue, haletante et saignée, épuisée de lutter contre vous et de lutter pour vous ! Qu’elle est rance, cette croisade, qu’il est lourd, ce bouclier marqué de mon propre sceau, qu’il est dur de porter des coups à un Dieu nouveau-né ! Qu’il est tenace, ce chuchotement d’amour que je ne veux plus entendre, qu’elles sont dures à fermer, ces menottes de mes désirs suivis que je dois enfiler pour vous tenir bien loin ! Baissez votre regard, Ô Roi de majesté. Regardez vers vos saints, vers vos purs, vers vos enfants qui réussissent. Détournez votre regard de moi, laissez moi, assise dans ma boue, laissez moi m’y complaire.

Je vous fuis dans le bruit, et le beau m’y rattrape ; je vous fuis dans la foule et vos yeux me saisissent à travers l’un des vôtres. Je vous fuis dans l’argent, vos pauvres arrivent encore à m’arracher des larmes- et je fuis rougissante... Je vous fuis en moi-même, le calme semble régner. Quelle candeur : ce n’est que l’illusion des œillères et des bouchons, et je fuis de plus belle…

Ô mon Dieu qui se cache, je m’arrête, je m’écroule éreintée... Je capitule.

Je vous aimerai demain. Demain, demain vous verrez. Demain, je vous donnerai le double si seulement vous m’accordez encore ma volonté d’aujourd’hui. Demain, je couperai les fils qui me tiennent loin de Vous. Je me débarasserai du démon de la fuite. J’oserai venir m'agenouiller devant Vous, sans plus rien d'autre, sans plus personne qui ne m'empêche de vous être toute soumise, en étant libre de toute attache, libre de remettre véritablement ma vie entre vos mains pour qu'enfin, elle prenne un sens et soit magnifiée pour Votre seule gloire. Mais donnez moi encore aujourd’hui, ô mon Dieu que j'appelle. Donnez moi encore quelques jours, quelques heures, quelques minutes, quelques verres, encore un peu sans Vous, encore un peu à moi. Je retiens ces minutes que vous me réclamez, je retiens ces honneurs, je retiens ces désirs entre mes doigts avides, une dernière fois. Demain, ils seront vôtres. Demain, la vilaine carapace de mon cœur endurci volera en éclats, et mes heures seront vôtres- si seulement vous me laissez jouire encore d’aujourd’hui.

Moi qui croyais si bien être de vos amis, doux Maître que j’ignore… Je ne doutais jamais de ma sincérité quand je vous proclamais mon total abandon, mais mes doigts se croisaient en parjures dans mon dos ; je mesurais déjà en mon orgueil tapi toutes ces négations qui m’éloignaient de Vous.

Qu'y a t il dans mon âme qui la bouche à ce point que Vous n’y trouviez place ?

Trois brins de paille, de foin moisi, et vous étiez chez vous comme un roi en hermine. Mais j’ai beau retourner et dépouiller mon cœur : pas le moindre fétu, pas la moindre mangeoire ni la moindre couronne pour vous ceindre le front. Seul l’amas de la crasse et de la vacuité… Vos seuls joyaux ici.

 

… Je vais vous les tailler.

Je voudrais les polir. Les sertir doucement, patiemment, humblement, mêler de ma sueur la tourbe et le chiendent et pétrir un diadème.

Je vais creuser, mon Dieu, de mes ongles vernis, je vais creuser au fond de la vase puante et vous sculpter un trône. Avec les reliquats de mes veilléités, je forgerai un sceptre. Des épaves rouillées des amours éphémères, je battrai la monnaie de votre nouveau règne.

De mes mains vides et vaines, je saisirai la vôtre pour y poser le front. Et craintive et heureuse, je risquerai alors de relever les yeux…

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