Cet article traînait dans mon ordi depuis un bon petit moment, je voulais le relire et le retravailler, mais il y a des grandes chances que je n'en ai jamais le temps/ l'envie/le courage. Alors je vous le livre tel quel..

 

 

* * *

 

 

Pétrondule était assis sur le rebord du ciel et contemplait le monde.

Il n'allait pas très fort ces derniers temps, et ses ailes pendaient misérablement derrière lui. Son auréole ne brillait plus guère que par endroits, et ça et là commençaient à y apparaître les vilaines souillures de la rouille. Pétrondule voulait réfléchir, et le malheureux en avait tout le temps: l'éternité devant lui.

Une main se posa sur son épaule, et il se retourna: Michel et Pierre le regardaient, perplexes. Il se leva promptement devant sa hiérarchie, et vacilla, déséquilibré, quand quelques plumes tombèrent au sol. Encore une aile froissée. C'était la troisième, cette semaine.

 

Il s'inclina profondément devant le chef de la Milice et le Garde des sceaux, en essayant d'y mettre tout son coeur, mais peine perdue, celui là ne lui envoyait plus guère depuis quelques jours que des vagues signaux dépressifs. 

Michel était inquiet; il voyait bien le plus petit de tous ses hommes maigrir et dépérir chaque jour davantage, et il devinait bien pourquoi. Les humains avaient oublié Pétrondule. Hâve, blafard, celui- ci tenta une explication avec une ferveur désespérée. "Les hommes m'ont provisoirement oublié. Ils perdent tous la foi, et ne croient plus en nous. Peut-être notre temps est-il révolu?" plaida-t-il.

 Mais ses yeux se posèrent sur Thérèse, Antoine, Joseph, Paul, Louis, Jacques, Pierre, Bernadette, Benoit, Dominique, Blandine, Nicolas, Valentin, Lucie, Rita, Anne, et désormais Jean- Paul. Tous rayonnaient d'une lumière si intense qu'on ne pouvait que difficilement garder les yeux posés sur eux. Et à chaque seconde, ils étaient secoués d'un nouveau frisson et répandaient leurs grâces à travers le monde. Les voilà, les priès, ceux pour qui les vieilles rombières et les jeunes étourdis se répandaient en supplications, en intercessions, en chapelets et en superstitions.

Un peu en retrait, cependant, se tenait un autre groupe, pas bien reluisant non plus d'aspect, et dont les membres se tenaient prostrés et silencieux.

Le groupe des noms imprononçables et oubliés. Des médiévaux, des petits martyrs germains, des du début de l'ère, invoqués pour la guérison qui des pieds- bots, qui des bec- de- lièvre, qui des ongles incarnés, qui de la rougeole, qui patron du Turkménistan, qui patron des horticulteurs… 

Quelqu'un surla terre se souciait il encore de Pétrondule, Amangardine, Torello, Héribert, Christodule, Dentelin, Eusébie, Agricole, Frigdien, Trophyme, Eucarpe et Abbain? Et Landoald? Et Apollonius? Et Panchaire, Alcmond, Auxile, Colocer? (1)

 

Pétrondule leva un regard attristé vers Pierre qui semblait réfléchir, et emboîta le pas de celui ci quand il lui fit signe de le rejoindre. Après une longue marche sur l'esplanade qui dominait les Terres, Pierre s'arrêta.

 

Il montrait du doigt un point obscur de la terre, qui, sous le regard de Pétrondule, s'agrandit, s'agrandit, s'agrandit tant et si bien que celui- ci pouvait toucher les portes de la maison éclairée qui s'était dessinée devant lui. D'ailleurs, il eût l'idée de les toucher, et c'est alors que les portes firent quoi? S'ouvrirent. Pierre avait disparu, l'esplanade lumineuse avait disparu, et Pétrondule se retrouvait dans une ruelle lugubre, sous la pluie, devant l'entrée d'une quelconque maison de quartier qui résonnait de rires malsains et névrosés et de cris spasmodiques.

D'un pas hésitant, il la franchit et tomba nez à nez avec une jeune femme bariolée, et dans une tenue qui ne laissait aucun doute quant à ses occupations professionnelles. À l'époque où Pétrondule avait vécu, il y a plusieurs centaines d'années de cela, ces demoiselles - qui n'avaient de demoiselles que le nom- avaient toutes les cheveux rouges, pour les distinguer des filles de bonne fréquentation et de la société fréquentable. Mais bien que tombé du ciel, il n'était pas né de la dernière pluie et se demanda pourquoi Pierre avait bien pu l'envoyer dans cette endroit sinistre apparemment prisé du Malin et de sa cohorte de démons vicelards. Peut-être ce coquin avait- il simplement voulu que Pétrondule servit de médiateur entre la donzelle et le Garde des sceaux, mais l'hypothèse était assez branlante (sic). Toujours est- il que la demoiselle, qui était dotée d'une paire de lèvres à faire pâlir un canard et d'un cambré- déhanché à faire se rouler dans sa bile n'importe quel kinésithérapeute, s'approcha de lui d'un air peu farouche.

 

" -Tu es nouveau, mon mignon. Ton nom?

- Pétrondule.

- Et dans la vie, tu fais quoi?

- Je suis dans le domaine des ongles incarnés.

-  Merveilleux. Et tu viens oublier ta vie dans mes bras.

- Je viens te convertir, te dire que je t'aime et qu'Il t'aime. Et te faire croire à la Bonne Nouvelle."

 

Il vit les yeux de Sveltana, ou Irina, ou peut importait son nom, s'embuer. Jamais auparavant quelqu'un ne lui avait dit ce genre de phrases avec un accent aussi sincère, et elle se sentit une âme d'enfant, une âme à nouveau pure, vierge. Mais avant que Pétrondule n'ait pu ajouter quoi que ce soit, elle avait disparu de sa vue, et la maison lugubre avait disparu, et à sa place se tenait un petit gamin penché sur son piano, dans un salon 18 ème, et que nul ne pouvait regarder sans sentir se hérisser ses poils de bras. Si fragile, si diaphane. Éphémère. Ce bambin était l'allégorie parfaite de la vulnérabilité, de l'absurdité d'une vie si courte et si tumultueuse.

Il se concentrait en tirant un peu la langue, amoureusement, sur les quelques notes de sa Nocturne - du Chopin, et peu importait l'anachronisme de la scène- et n'avait pas vu Pétrondule entrer. Pourtant, sitôt le dernier arpège effleuré, il leva ses grands yeux gris sur son hôte, et sans un mot, avec un sourire triste, le serra dans ses bras avec tout le génie, la grâce et la naïveté de ses 6 ans. Puis il s'attela à la délicate tâche de lui faire un dessin. Ce garçon allait mourir, il le savait. Alors il faisait des soldes d'amour, du destockage massif avant fermeture, pour que tout cela ne soit pas gâché. Il ne connaissait pas Pétrondule ni Amangardine, ni aucun des autres. Il ne savait pas qu'ils étaient saints. Mais peu lui importait, à vrai dire; l'homme qui venait d'apparaître dans le salon aurait pu être violeur multirécidiviste, peu le lui importait. Il l'aimait de toute la force de son petit coeur et lui tendit son dessin avec un sourire candide.

 

Pétrondule sentit une larme vagabonder lentement sur sa joue, cligna des paupières, sa vue se brouilla quelques secondes. Quand il vit plus clair, l'obscurité emplissait la pièce, et une douce odeur d'encens faisaient palpiter ses narines. La flamme d'un cierge tremblotait à quelques mètres de là, et Pétrondule, apaisé, se rendit compte qu'il était dans une église. Peut être… Peut être quelqu'un allait il le prier, aujourd'hui?

Une forme se détacha dans la pénombre. Une forme qui avançait lentement, ô combien lentement, qui traînait avec elle tout le poids du monde, toute la douleur des années passées, qui arrachait ses pieds au sol à chaque pas comme si la Terre l'aspirait et réclamait un dû en sa propre personne. Une petite femme, qui ployait sous son âge. Un carré de mantille noire encadrait son visage- on aurait dit une vieille pomme fripée, flétrie, jaunie par les moisissures. Plus guère d'humanité dans ce fossé édenté, ce gouffre béant qui autrefois avait peut être été un sourire; plus guère de dignité dans cette chair ravagée par les tourments du temps, dans cette chair burinée violemment par l'inexorable pendule que l'on voudrait parfois supplier à genoux- Arrête toi, attends, attends- moi! Peine perdue.

D'une main qui tremblait spasmodiquement, elle se signa avec application. Elle ploya ses genoux athrophiés, arthralgies, qui craquèrent lugubrement dans le silence de la petite chapelle, et elle ferma les yeux. Et à l'instant même, Pétrondule ressentit une explosion de joie, de lumière, de bonheur, de don. Quelqu'un le priait, non, deux personnes, non trois! Alors il ouvrit son coeur et laissa se répandre les grâces.

 

Et il se retrouva allongé dans l'herbe fraîche de l'Eden, le souffle court. Dans son esprit tournoyaient des images bariolées qu'il ne parvenait pas à nommer. Il était à nouveau heureux, et à présent, prêt pour l'Éternité.

Une feuille voleta doucement sous son nez. Un dessin d'enfant...

 

 

(1) Interdiction formelle est faite à tous mes lecteurs un peu tradis de s'inspirer de cette liste de saints- tous véridiques- pour trouver des idées de prénoms nauséabonds pour leurs futurs rejetons devant lesquels je serai, bien malgré moi, obligée de m'esbaudir bruyamment. 

 

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Non, l'image n'a rien à voir. Cependant, je tenais à vous rassurer sur mon compte: mes révisions avancent bien, merci.

 


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