Ça faisait un moment qu’il voulait se barrer. Jamais la force, jamais le temps, jamais les couilles qu’il fallait. Mais va savoir, aujourd’hui, il avait pété un plomb. Il n’était jamais rentré du boulot, il avait pris sa voiture et avait roulé jusqu’aux montagnes les plus proches. On était en juillet, il n’y aurait personne. La mer, hors de question, la mer c’était la plage, les foules suantes et luisantes de crème qui s’entassaient sur un sable détrempé par la pisse des gamins. La mer, la haute, celle qui est noire et vivante, oui, pourquoi pas. Mais la chaleur assommante qu’il songeait déjà, la bouche pâteuse de n’avoir rien d’autre que sa propre langue salée à machouiller… Non, non, la montagne, c’était bien. C’était pur. C’était ce qu’il fallait.

Du coup, là, il roule. Depuis des heures, comme un calut. Les dents serrées, la radio éteinte, il roule pour fuir une vie qu’il abbhore.

 Il ne sait pas où se poser. Devant ses yeux qui ne cillent pas, il voit danser un petit cabanon en pierre, une cheminée, une rivière, peut-être une ou deux chèvres qui tintent leurs clochettes quand tu tends l’oreille. Bon, ça danse devant ses yeux, maintenant, il faut le trouver. Ça lui paraît risible, et il rit, d’ailleurs, il rit !

Un feu, putain. Le truc interdit depuis au moins dix ans. Trop de CO2. Sans déconner, les gars… Les cheminées, les feux de camp, les tas d’herbe à brûler… Non, non, interdit. Trop polluant pour notre sainte mère la planète Terre, à la majuscule trois fois saluée.

Une chèvre. Il essaie de se rappeler de ce que c’est qu’une chèvre. Il n’en a vu qu’une fois, gamin, avec son berger. Il avait été fasciné par l’odeur du type. Une odeur forte, mâle, qui te prenait à la gorge. Mais ça sentait la terre, bon Dieu, ça sentait la sueur et le fauve. C’est cette odeur là qui lui était restée en tête, toutes ces années. Qui lui avait dit que la vraie vie n’était peut-être pas la vie aseptisée qu’il vivait, qu’on vivait tous en fait. Alors il avait fini par se barrer, rechercher cette odeur.

Bon. Ça commençait à ressembler à de la montagne, ce qu’il avait devant lui. À force de chercher et de tourner, de marcher dans une pente herbeuse raide comme pas deux, au hasard de ses pas trébuchant, il finit par trouver un petit cabanon, en poussa la porte ouverte, zieuta l’intérieur. Parfait. Il s’écroula endormi, le nez entre les planches rugueuses qui sentaient  bon le bois.

 

Ça fait un moment qu’il est là, à présent. Il n’a pas l’électricité, tout ce qui le relie au monde réel n’a plus son mot à dire. Il n’a rien emporté avec lui, alors il a tout improvisé sur place. Il ne sait rien faire, il apprend à l’instinct. Il a déniché un paquet de clopes au fond du chalet, et il se délecte de les fumer une à une. Le papier grésille quand il aspire, ce bruit minuscule, là… qu’il n’aurait jamais pu entendre, là-bas. Il se baigne à poil dans le torrent. Pas très chaud, voire carrément glacial ; pas très hygiénique, surtout. Il y a peut être un cadavre de mouton quelques mètres plus haut, dont le courant charrie l’horreur et les entrailles. Il s’en fout, il boit à grandes goulées l’eau claire, il s’est un peu tordu les premiers jours mais c’est passé.

Il a appris à faire un feu. Oh, il y a passé des heures, à se mettre des cendres plein la gueule en essayant de souffler dans le tas pour faire prendre le bordel,  à se crâmer les yeux, à tousser, à cracher ses poumons dans la fumée acide des feuilles mortes. Mais maintenant, ça flambe, ça crépite et il retrouve le geste ancestral, les mains tendues vers le foyer qui réchauffe.

 

Il s’est trouvé une falaise. Ses pieds pendouillent dans le vide, il n’y a pas de barrière, pas de panneau fluo, pas de mise en garde infantilisante. Il le sait, qu’il peut tomber, bien sûr. Mais il ne veut pas s’empêcher de vivre parce qu’il veut trop vivre. Alors il laisse ses pieds pendouiller dans le vide, il laisse ses yeux se troubler devant les abîmes vertigineux qu’il domine, et il cogite devant la majesté du machin. Des heures. Parfois, il laisse tomber son nez dans les trois fleurs qui daignent encore pousser, malgré le cagnard qui tape violemment. Tout tourne dans son crâne habitué à se faire dicter ce qu'il doit penser.

Des grosses gouttes chaudes le réveillent, il s’était endormi, lui qui n’a jamais réussi à dormir dans son immense lit ni dans ses plumes d’oie. Le décor se noircit, l’ambiance a changé. Plus que dalle d’amical, plus de cabris qui gambadent dans les prairies herbeuses. Non, là on est dans le sombre, dans le flippant, dans les cris aigües des rapaces qui tournent, dans le tonnerre qui rugit à l'en faire pleurer, dans une montagne dure, sévère, rocailleuse, acérée. Le ciel qui se déchire le chasse à grandes enjambées, il a peur, ça y est, il vole dans les caillasses, se relève, pousse un long cri d’exultation qui tourne dans les airs et court encore. La vie, putain, la vie !

 

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