J’avais une vie de rêve, tu sais. Grande, belle, fraîche comme un ruisseau, le cheveu souple et sombre et la bouche éclatante. De longs cils frémissants sur un regard de braise qui poignardait ma proie au ventre et la mettait à ma merci. J’étais riche, tu sais... Parce qu’ils aimaient ma compagnie, ils revenaient, ils me payaient. À mes voiles transparents s’ajoutaient des fils d’or, à mes poignets, à mes chevilles, de lourds bracelets brillants. Dans un froufrou de soie et d’améthyste, je traversais la ville, les pieds nus et légers dans le sable brûlant. Les hommes s’écartaient, mais leur regard s’attardait sur moi parfois plus que raison, et je savais que mon parfum les entêterait longtemps alors qu’ils se retourneraient dans le lit de leur femme moins belle.

À l’ombre d’un palmier, je croquais une grenade vermeille, un vague sourire aux lèvres, un homme au bout du cœur. J’étais bien, dans le vent qui jouait avec mes longs cheveux défaits. Tu vois, c’est là que l’ai vu pour la première fois. Un de ces prophètes, un illuminé comme tant d’autres qui haranguent les passants crédules et maudissent l’occupant romain. Lui avait l’air… différent. Il n’était pas spécialement beau, il n’avait rien pour attirer le regard. Une pauvre tunique sans couture, des pieds meurtris par la route. Mais Seigneur ! Ses yeux, son sourire, irradiaient des flammes d’amour pur, et l’inflexion de tendresse dans sa voix ! Et l’autorité, la sagesse de son discours ! Ses mots vinrent percuter mon cœur. En un instant s’écroula tout ce sur quoi ma vie avait été construite. Les yeux écarquillés sur son humanité qui me semblait divine, je buvais ses paroles qui venaient ébranler le fond de mon âme  avec une douleur amoureuse.

Un jeune homme s’avança, lui dit quelques mots, et claqua la réponse absolue. « Si tu veux me suivre, va, vends tout ce que tu possèdes, et suis moi. » Et tout s’écroula un peu davantage au fond de mon être. Le jeune homme me frôla alors qu’il repartait, la tête basse, sa lâcheté et son humanité en bandoulière.

Je restai au pied de mon palmier, étourdie. Silencieuse. Vide. La foule s’attroupait et me pressait. Silencieuse, vide, je lâchai ma grenade dans le sable et m’éloignai lentement. Mes bijoux tintaient à mes pas titubants, je les arrachai et les laissai là, par terre. Absurdes. Tout me paraissait absurde. Ma démarche sensuelle. Mes habits si souvent effeuillés. Cette attention continuelle au moindre de mes gestes, cette fierté recherchée dans mes regards, ce sourire calculé, cette intensité que je mettais dans mes yeux et voilais aussitôt. Ces ivresses voluptueuses, ces nuits de lumière, de chants et de rires avinés. Ces baisers complaisants, ces caresses lascives et sans amour. Ma vie.

Je marchai lentement, habitant ce silence si nouveau. Je me sentais, je ne sais pas, une grande plaine au dessus de laquelle gronde un orage qui n’explosera pas. Et l’orage grondait, grondait, et le sol tremblait, et moi, terre asséchée, avide, j’étais toute tendue vers cet orage, vers cette eau que j’appelais de tout mon être et qui ne venait pas. Toute la nuit, j’errais sous un ciel glacial et sans étoiles. Au petit matin, je rentrai dans la ville qui s’ébrouait des songes. Mille bruissements, mille odeurs. Et en moi le silence assoiffé. Soudain le bruissement se gonfle, s'amplifie et doucement me murmure : il sera là pour toi, ma colombe, il sera là pour toi aujourd’hui. Et je cours, je vole, je rentre dans cette maison inconnue : Il est là. Il me regarde entrer. Et son regard met mon âme à nu : Il m’Aime, ô Dieu ! Il m’aime, je suis aimée, j’ai été créée dans une tendresse et dans un Amour infinis, Il m’aime, il m’aime, il m’aime…

 

Alors l’orage explose, alors l’eau jaillit.

Tu sais… Je ne sais plus ce qu’il s’est passé. J’étais ivre, ivre d’amour. À genoux, prostrée à ses pieds, j’ai pleuré comme je n’avais jamais su faire. Je n’avais rien, rien à lui offrir que mes larmes, que les larmes que je versais sur ma vie de pécheresse. Je n’avais rien à lui offrir qui m’appartînt, rien qui ne Lui soit dû. Alors, doucement, j’essuyai ses pieds de mes cheveux, ma seule gloire, et je renonçai à la séduction des hommes pour ne me consacrer qu’à son divin service. Et je cassai mon ultime attache au monde avec l’ampoule de parfum que je gardais sur moi, et je l’oignis de mon renoncement à ma vie passée. Il parlait, je n’entendais pas. Je n’osais relever la tête de peur de me brûler le cœur.

Tu sais… Il m’a pris le menton tout doucement, il m’a relevé la tête. Il a regardé mon visage en larmes et a souri. « Femme -je tressaillis- Femme, tes péchés te sont pardonnés… » Et prenant ma main, il me releva avec tendresse et j’entrai dans la Vie.

Retour à l'accueil