Vingt siècles,  peut-être mille, que viennent rêvasser dans ce même champ de blé les mêmes demoiselles, allongées face au ciel du monde immémorial, leurs longues mains croisées sous leurs cheveux défaits. Mille siècles où les fils de ce monde mâchouillent distraitement la même tige dorée, les yeux embués par la vie dont ils tissent du doigt les contours idéaux. Mille siècles qui ont vus se changer les jupons, se dénuder les bras, se décoiffer les têtes, et qui ont vus les mêmes yeux d’enfant se lever lentement vers le clocher lointain qui rappelle à la tâche et sonne l’Angelus. Et le même genou rond se ploie devant la Mère du genre humain. Et les mêmes jambes bondissent dans les épis tranchants, le même rire n’a cure du sang qui coule et jouit de la fraîcheur de l’âge...

 

Tu sais, c’est bête. Mais c’est ce que je vois en contemplant ce chant de blé en revenant du bout du monde. Je vois la gamine, là, ma sœur, qui chantonne depuis la nuit des temps dans le printemps qui vient. Nul besoin d’être sage pour comprendre le bouillonnement de son cœur de gosse, quand tout renaît, quand tout revit au delà de la mort.

 

À terre, le masque compassé des adultes maussades ! À terre, l’esprit qui pleure les grands soucis du jour ! À terre, la lourdeur, à terre, la vanité, à terre, ce qui n’est pas l’aurore qui naît et frémit d’espérance. Aux âmes, mes agneaux, mes tout beaux, mes splendeurs, aux âmes que vous vous découvrez et qui chantent ce soir!

 

Alors ils embouchent un fifre, ils frappent dans leurs mains, ils enfoncent leurs pieds dans la terre si souple, et ils dansent, comblés de bonheur sous le soleil qui s’en revient. Et tournent les jupes et tournent les bras, et tourne la terre, et tourne le coeur de Dieu qui fut un jour humain et danse avec ses enfants. Oh, qu’il est doux, le rire qui jaillit de sa danse ! Un amandier l’accueille et explose de blancheur. Des doigts se croisent avec douceur. Une petite pousse sort tendrement du noir et s’étire au grand jour. Le ruisseau est clair comme les yeux de celui qui vient s’y mouiller le museau, et le monde chante d’être monde…

 

Ô ma terre, ô ma chair ! M’a-t-il fallu partir pour mieux te retrouver ? Laisse-moi poser ma joue contre ta face, laisse-moi t’embrasser, laisse-moi te chanter ma joie d’être ta fille ; tes blés font mes délices, et tes fils font ma joie.

 

Je dois t’avouer, tu sais… Je me cache pour jubiler, ô ma Joie, ô ma Joie d’enfant. Un peu de honte, tu sais, la sensibilité qui est si peu d’époque.

 

Barricadez-vous, emmurez-vous, glacez-vous, nous disent les cerbères de ce siècle. Poker face. Laissez-nous vous dicter où se trouve la joie. Laissez les poètes à leurs rêves enfumés. Laissez-les croire, ces cons, que les oiseaux chantent et que la joie est là. Nous, nous sommes des adultes, des personnes sensées, des grands. Les couchers de soleil, soyons un peu sérieux. Nous, nous voulons de la joie violente, de la joie des tripes, de la joie qui hurle, de la joie qui te shoote quand tu montes la dose, de la joie à paillettes, de la joie à trois, nous, nous voulons vomir notre joie et ne plus se souvenir d’où elle nous est sporadiquement venue. Le Beau ? C’est trop peu. La destruction est belle. La laideur est belle. Le mal est beau. Garde les donc, tes yeux de joyeux abruti, nous, nous sommes le vrai monde, le monde qui progresse toujours plus en avant dans sa quête de joie.

 

Et pourtant ô ma terre, qu’il est doux ton printemps. Qu’elles sont belles, tes filles quand vient le mois de Mai. Et le siècle cynique n’a pas su refroidir le sang de mes vingt ans qui dansent et qui exultent.

Le feu jaillit et se fond dans la douceur de la nuit, les étincelles se mêlent aux étoiles, se mêlent à la voix claire qui monte en offrande. Les yeux s’écarquillent, on se tait, on se resserre. Sous ce ciel étoilé du monde immémorial, le chant, la grâce, hors du temps, hors des siècles, Dieu sourit, nos vingt ans. 

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