C’était le genre de trucs dont votre curé vous parle à chaque fin de messe. Une B.A. de plus à faire, annoncée entre la kermesse paroissiale et la collecte de vieux jouets. Le genre d’annonce que personne n’écoute plus trop, parce que le rôti est au four, que le sermon était un peu long, qu’on a plein de mains à aller serrer à la sortie de l’église, et qu’on a déjà envoyé un chèque aux petits africains.

Mais cette fois-ci, mon curé a dit ça en me plantant son regard en pleine âme, j’ai levé un sourcil et décidé d’y aller, un peu curieuse, un peu défiante.

 

Il s’agissait d’un repas donné aux SDF. L'action caritative de Noël, à laquelle on va se soulager la conscience pour quelques mois, à laquelle on va en traînant les pieds parce que bon, voilà quoi, c'est pas forcément super réjouissant de passer trois heures enfermé avec une cinquantaine de roumains et de mecs qui se sont pas lavés depuis des jours. On appréhende que ça geigne et que ça supplie d'un ton larmoyant. Mais une parole est une parole, et je ne reviens pas dessus. J’allais donc tenter d'égayer un peu tout ce petit monde, faisant contre mauvaise fortune bon coeur.

Oui, mais voilà. De quoi parler lorsque l'on se retrouve à une telle table? Je n'ose, évidemment, sortir mon portable dernier cri. J'hésite un peu, puis me lance, et demande à mon voisin de gauche avec un sourire éclatant pour cacher mon ennui:

"- Tu fais quoi dans la vie?

- Je travaille. Aux poubelles.

- Aahhh"  soupiré- je, air passionné, tripes à l'envers.

 Nouvelle tentative à droite: 

"-Et toi, tu bosses où?

- Dans la rue. Depuis trente ans, je tends la main. "

Il a répondu dans un éclat de rire, un peu jaune, mais quand même.

Les langues se délient peu à peu: "C'est mon premier repas chaud depuis des semaines, c'est chouette," s'enthousiasme un homme d'une soixantaine d'années qui a dû être très beau. L'homme en face de moi n'ouvre pas la bouche, mais me dévore des yeux, un petit sourire aux lèvres. Des yeux brillants d'on ne sait quoi. J'hésite un peu: joie d'un repas partagé, folie passagère, désir, fièvre, alcool?

Son pote lui pose la main sur l'épaule. Il trouve curieux son silence. Il se dévoile à sa place: sa femme l'a quitté, il a traîné des envies suicidaires pendant des années, sombré dans l'alcoolisme, perdu son boulot, ses enfants, sa raison d'être. " Pourtant, la vie est belle", me lance- t- il.

 

Et merde. Je me prends un coup de couteau entre les côtes: ce mec en face de moi, qui n'a plus rien, est un saint, un héros. Il s'est tout pris dans la gueule, mais il est content d'avoir vécu, et il relève le menton. Il a une trempe de français, une élégance de lord. Son nez d'ivrogne respire la joie, malgré tout. Quelle leçon de taré.

" C'est tout, murmuré-je pour moi même. C'est tout ce que tu es capable d'être, alors que tu as tant, tant, et tant reçu. Quelle petite conne tu es."

Oh, il ne s'agit pas d'ouvrir son portefeuille, c'est bien trop facile; non pas inutile, bien sûr, mais trop facile. C'est bien plus concret que ça.

Chaque fois qu'on ne se met pas au travail dans la joie, c'est un crachat sur le visage de ce mec qui en cherche. Chaque fois qu'on se prend une cuite, c'est une gifle qu'on lui met, lui qui a tout perdu à cause de l'alcool. Chaque fois que l'on part à la chasse au gibier sentimental, on le piétine, lui qui voulait se tuer pour une femme perdue.

 

Pour ôter mon trouble grimpant, je m'installe au piano, à l'abri derrière la musique. Un vieil accordéoniste, celui qui est si détestable avec ses manières obséquieuses devant chaque église le dimanche midi, le vieil accordéoniste vient silencieusement me rejoindre. Un grand sourire illumine son visage et il commence à suivre mes délires musicaux. Nos élucubrations se frôlent, s'entrecroisent, puis s'accordent, et valsent ensemble harmonieusement. Sa fille, l'horrible violoniste dont la musique me paraît grinçante depuis les vingt ans que je l'entends, sa fille nous rejoint avec douceur. Sa femme, celle qui empoisonne tous les clients des brasseries huppées à Aix avec ses yeux de merlan frit et sa main tendue, sa femme se met à chanter, d'une voix pleine de trémolos. Ça sent le feu de bois, ça sent l'Est, ça sent la douleur de leur chienne de vie, ça sent les obstacles franchis, ça sent la misère, et cette putain de joie s'accroche, pourtant, de toutes ses tentacules, elle s'accroche à la voix de cette femme, au violon de cette fille, à l'accordéon de cet homme.

Dans la salle, quelques uns frappent leurs mains en cadence, d'autres rêvent, un homme pleure, l'autre sort brusquement de la salle. Une toute jeune fille tatouée et piercée, un air de souffrance effrayant dans les yeux, ouvre la bouche, interloquée par ce qu'essaient de lui faire comprendre cette poignée de roumains.

Deuxième leçon en moins de cinq minutes, je vacille... Petite nantie découvre la vie, découvre l'amour à l'état pur, découvre la joie absolue, découvre les balbutiement du don. Petite nantie qui crache sur l'humanisme avec des airs choqués, parce que les pauvres c'est bien pour pouvoir dire qu'on a fait son service du jour, mais c'est sale, petite nantie qui aime à faire des bons mots sur l'hypocrisie socialiste et le moralisme ambiant en matière d'humanisme dans la frange gauche de la société, petite nantie est bien emmerdée.

 

Ce n'est même plus une question de conscience, c'est une question d'honneur. Se dégager de toute la pauvreté de son confort moral, et mettre toutes ses tripes - faute de coeur- à apporter à ces mecs là ce qui pourrait les faire revivre.

 

Alors j’ai continué à vivre, avec cette petite idée au fond du cœur, cachée sous des couches poussiéreuses d’idées reçues et de morgue.

Jusqu’au jour où j’ai rencontré cet homme qui appelait chacun des clochards d’Aix par leur prénom, et qui les embrassait. Et je sentais ce glaçon qui me servait de cœur, fondre, fondre, fondre sous la chaleur de cet amour. Du sourire timide, je suis passé au franc bonjour, à la conversation prolongée, aux confidences. J’ai tenu dans mes bras Éric, bourré comme un coing, qui s’est mis à me parler de Dieu. J’ai séché les larmes d’Ulrika qui venait d’être expulsée de son campement. J’ai consolé Margareta qui n’en pouvait plus de tendre la main, et qui voulait trouver du travail et apprendre à parler français.

J’ai eu des longues conversations avec Olga qui ne parlait pas un mot de français, aussi. Nous avons discuté, chacune dans notre langue, en parlant avec les mains, les yeux, le rire, et je vous jure, je vous jure que nous nous comprenions…

 

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