Mozart: 1

Freud: 0

 

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Tu la connais? Tu la connais, cette petite crise sournoise qui se tapit vicieusement, sous un poumon ou derrière un rideau de boyaux, et qui surgit au moment où l'on s'y attend le moins, prête à mordre tout ce qui bouge de ses seles petites canines aiguisées. Cette petite crise, qui, selon les individus - puisque tel est le froid langage, le dur langage administratif que nous sommes tenus d'adopter désormais; les individus et non plus les personnes, non plus un être de chair et de sang mais un numéro paperassé et statistique ; qui, disais- je, selon les individus, survient annuellement, trimestriellement, mensuellement, bi- hebdomadairement, quotidiennement.

Vous vous baladez tranquillement dans la rue, vous sifflotez un petit air de Bob Marley, vous avez une fleur entre les dents, entre les dents: heureux. Et là, c'est le drame. Une petite voix atrocement familière vient effleurer votre ouïe délicate. La petite crise, la petite salope de jalousie, de nostalgie, de colère ou d'angoisse, appelez la comme vous voulez.

 

Ça y est. Elle a réussi son coup, la salope. Une chape de plomb s'abat sur votre nuque, un sale frisson part du haut de votre crâne, vous électrise les poils des bras, le même que quand le dentiste approche son horrible fraise de votre mâchoire grande ouverte, le même que quand vous êtes amoureux mais en moins glamour. 

 

Vous êtes donc déprimé, morose, abattu; le joli mois de Novembre et ses douces couleurs vous paraît mièvre et agaçant; les couples qui se donnent la main et devant lesquels vous souriiez tendrement une minute avant vous donnent des envies de meurtre; et vous reviennent en foule les pensées de cette jolie demoiselle qui vous a si lâchement lâché, son sourire et ses beaux yeux verts, et vous reviennent les jours les plus noirs de votre existence: votre appendicite récente, la mort de votre lapin nain Poupi, la victoire de Mitterrand en 1981, le jour où votre femme vous a annoncé qu'il n'y avait plus de bière dans le frigo... Le frisson se transforme en sanglots, et vous courrez vous réfugier sous votre couette.

Vous essayez alors tout, tout, tout. Les bouquets de fleurs de vos proches, un baiser de Falbala, le psychanalyste, le psychologue, le psychiatre, le psychorigide, le psychédélique: rien n'y fait, vous n'en pouvez mais, cependant, dussiez- vous dilapider l'héritage paternel, vous avez la ferme volonté de vous en sortir. 

Vous errez donc dans les rues grises et humides d'un Paris qui vous dégoûte, hâve, cerné, ridé. C'est l'effervescence d'un Noël trop loin encore, vous grognez avec hargne devant ces manèges trop roses, ces marchands trop bruyants, ces odeurs de friture, ces gens qui se pressent les mains pleines de paquets censés rattraper le temps qu'ils n'ont jamais pris pour leurs proches.

Exaspéré, vous montez dans le métro en claquant la porte et vous renfrognez encore plus sur vous même, si c'est encore possible. Un vieux violoniste tzigane grimpe alors douloureusement dans la rame, enveloppé d'une aura malodorante; vous levez les yeux au ciel et vous bouchez les oreilles en vous préparant à un moment d'atroce souffrance auditive et de feulements de chat en rut. 

Ce n'est pas de la magie. La note qui s'élève est cristalline, douce comme le regard d'une femme qui aime, pure comme une source du Mont Blanc, poignante, profonde, bouleversante, estomaquante. Vous êtes tombé amoureux de cette note

Voilà, c'est simple, c'est beau, c'est le coup de foudre. Personne autour de vous ne semble réagir, et vous pleurez de bonheur.
Les notes s'envolent, se frôlent, se caressent amoureusement, et des images vous apparaissent.
Un oiseau, une fleur, un feu de cheminée, un enfant qui rit, la rondeur d'une épaule nue, une main, un piano, une pâtisserie, une rivière, un sein, un bébé, un sourire... 
 
Vous vous dites que la seule peur au monde que vous devriez avoir est celle de ne pas avoir le temps d'en découvrir les merveilles infinies.
 
La guérison par le Beau.
 
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