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Il est ridé, voûté et rabougri.

Il a un vieux pantalon en velours côtelé, un blouson maronnasse sur son pull distendu, sa gavroche à carreaux, sa pipe entre les dents dès qu’il sort de chez lui.

Il est bourru, mais je te jure que son sourire vaut tout l’or du monde.

Tu le connais, je crois. Enfin, tu l’as croisé une fois ou deux, pendant ces vacances en montagne avec ta bande de potes ou ce camp scout au fin fond de la France. Je crois même que tu as haussé les épaules en cherchant des yeux son col romain…

On l’appelle Pierre, Robert, Marcel ou Jean. Ceux qui l’entourent s’appellent Jacqueline, Henri, Suzanne, Joseph et Mireille.

Au volant de son tacot fumant, il arrache le goudron des lacets vertigineux. Chaque jour, seul avec son ange gardien, il vole de bourg en bourg, de col en vallée, et la seule musique des Ave égrainés rythme ses heures de route.

Ses paroissiens lui coupent son bois, lui reprisent ses chaussettes, lui font des gelées de groseilles et ne savent plus que gémir sur leur corps vieillissant.

Il n’est pas sur Facebook. Il n’a pas de blog. Il ne live-tweete pas ses homélies. Sa paroisse n’a pas de site, et ses paroissiens ne sauraient pas y aller.

 

Le job qu’il fait depuis cinquante ans, c’est d’amener le Salut aux neuf clochers dont il a charge d’âme,

C’est de bénir des tombes par dizaines chaque semaine,

C’est d’attendre dans son petit bureau que vienne toquer un visiteur inespéré, 

C’est de croire en l’un des trois gamins qu’il voit de temps en temps au catéchisme et de le voir partir pour la ville,

C’est de prendre son petit rouge le dimanche midi coude à coude avec le bouffeur de curés qui ne le provoque guère plus qu’avec une gouaille fatiguée,

C’est de tenir la main raidie par la mort de celui qui tenait l’orgue, de celle qui faisait les lectures, de la présidente du foyer de charité,

C’est de chanter ses laudes aussi bouleversé qu’au premier jour devant des Alpes embrasées de lumière.

C’est son chapelet qu’il récitait en se cachant dans les couloirs du séminaire et dont il peut aujourd’hui caresser les perles usées au grand jour,

C’est sa soutane qu’on l’a forcé à abandonner et qui lui rappelle trop de souffrance.

C’est son calice qu’il baise chaque jour depuis un demi siècle,

Ce sont les vieux cantiques qui lui avaient jadis arraché les larmes de l’appel divin, ce sont les chants mal écrits et sans fond dont sont remplis ces gros livres rouges,

 

Ce sont ses mains étendues sur la tête inclinée d’un homme à genoux,

Ses mains qui offrent quotidiennement au monde la folie de la miséricorde divine, sans qu’il ne sache comment.

 

C’est le monde alentour dont il perçoit les échos tapageurs depuis le fond de la vallée, dont il saisit les scandales depuis sa radio, c’est l’Église, sa Mère, qu’il tremble de rage de voir salie, qu’il tremble de peur de voir abimée, qu’il tremble de joie de voir jeune et belle.

 

Ce sont ses quatre-vingts ans qui devraient être entre les mains d’enfants aimants, ses quatre-vingts ans qui devraient être au soleil d’un jardin tranquille, avec ses chers livres, du Chopin en fond, des rires et de la vie dans une maison heureuse, ces enfants et cette tranquilité auxquels il a renoncés et qu'il dépose au pied de la Croix en embrassant l'autel chaque jour. 
 

Et ce sont ses épaules lourdes de solitude et de vieillesse, sa tête qui aimerait trouver un appui sur une épaule amie, ses mains qui tremblent chaque jour davantage en élevant le Christ.

 

Ce sont ses yeux d’amoureux qui brillent en contemplant leur Sauveur. 

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