18 Août 2061, Rio de Janeiro.

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Le stade est comble, déborde d'humains entassés les uns sur les autres. La chaleur étouffante plaque les t- shirt humides sur les gorges moites des femmes, et les mâles rendus nerveux par ce qu'ils peuvent deviner chantent, ou hurlent de plus belle. Un vieux vuvuzéla jette un hululement ponctuel, son frère lui répond à l'opposé de l'immense cercle vert. Une sonorisation assourdissante diffuse un tube branché dont les paroles ont été évidemment et mièvrement transformées, une bande de jeunes hurluberlus danse la dernière danse huppée, mélange de cris gutturaux et de mimes évocateurs dans un étourdissant ballet de gestes épileptiques. Une danse née de la rue, qui s'est curieusement développée exactement en même temps dans tous les coins de la planète: des jeunes chinois fous d'une liberté avec laquelle ils n'avaient jamais osé flirter, des guerriers Massaï, des jeunes inuits, des sauvages napolitains, des pauvres cairotes aux riches new-yorkais qui se sont rebellés contre une société que leurs pères avaient forgée, tous ont été pris d'un accès soudain de passion. 

 

On les prenait pour des imbéciles depuis trop longtemps. On ne sait comment tout cela s'était déclenché, mais un beau jour, un jeune homme avait interrompu l'émission de télé la plus regardée sur la chaîne la plus regardée du pays le plus peuplé du monde; il était hirsute, barbu, mais un on ne sait quoi inspirait le respect et l'admiration dans ses yeux fous. Et avec ça, un charisme épatant. Il avait parlé, sans être interrompu, cinq heures durant. Et au fur et à mesure, il le savait, tous les médias du monde retransmettaient son visage en gros plan sur tous les écrans du monde, il était écouté par la terre entière.

Il avait appelé la jeunesse à revivre. La jeunesse avait vibré, s'était levée de son canapé, avait jeté son paquet de chips et son pétard par la fenêtre, était descendue dans la rue sans trop savoir quoi faire, mais étonnamment confiante. On l'avait appelé à vivre, elle vivrait, on lui avait demandé de vendre du rêve, elle en vendrait, elle vendrait de l'idéal, de l'héroïsme, ce qu'elle avait dédaigné ces dernières décennies.

 

 

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 Encore un jour se lève, où la jeunesse France, encore, elle va bien s'amuser.

 

 

Les générations précédentes s'étaient assoupies. La flamme de la passion, elles l'avaient rejetée, après tout, c'était cette salope qui avait engendré la guerre, les totalitarismes, les exaltations mauvaises du XX ème siècle. Ces générations avaient simplement oublié que rien dans ce monde ne s'était construit sans passion. Et s'étaient étonné de voir leur civilisation stagner et, doucement, commencer à décrépir. Les chiffres de l' inflation étaient improbables, + 50 000 %  / jour à Londres, + 70 000% à Berlin, + 100 000 % à Washington, des chiffres qui étaient d'usage au Zimbabwé mais fantasmagoriques en Occident. Un café coûtait un demi million d'euros au pied des tours de Notre Dame de Paris Aussi, l' Euro ne valait plus rien. On était revenus au troc. Plus facile. Les autorités avaient un instant tenté de lutter contre ce marché noir auquel s'adonnaient même les plus puissants aux bras embarrassés d'un argent qui n'avait plus guère de valeur que pour les quelques lingots d'or qu'il pouvait rapporter à la fonte. Mais en vain.  On avait frappé par le glaive, on périssait par le glaive. Ceux qui avaient été les premiers, les pontes de l'investissement, de l'assurance, de la finance, du pétrole…faisaient la manche devant les discothèques, les nouveaux temples de l'argent. Car seule la jeunesse s'était levée assez tôt, et avait compris qu'elle devait reprendre en main le monde, rien que ça. 

Elle avait balayé d'un coup de manche les extrémismes divers et variés, avait réfléchi posément, avait étudié, à la recherche de la Vérité. Bien sûr, chacun avait trouvé sa propre vérité, mais on avait réussi l'exploit de rassembler ces groupes multiples en deux parties, articulées chacune autour de la valeur principalement défendue : la liberté pour les uns, l'égalité pour les autres. Toujours les mêmes vieilles rengaines. Mais intelligemment, habilement défendues. Plus de propagande, plus de lavage de cerveau: chaque membre de ces parties avait étudié, lu, mûrement pesé son choix, et pouvait sans difficulté aucune changer de partie quand le coeur lui en disait. Les deux parties ne se battaient pas pour imposer leur vérité à l'autre; on avait cependant compris l'ampleur du désastre qu'avait causé la dictature du relativisme. 

On avait voulu retrouver de vraies valeurs solides, des institutions en lesquelles on pouvait croire de tout son être sans crainte d'être abusés. Et naturellement, beaucoup s'étaient tournés vers l' Eglise. Car la vieille Eglise catholique avait tenu bon contre vents et tempêtes; et le Pape avait été intraitable devant les concessions, intransigeant devant les progressistes hauts placés, insistants et qui, insidieusement, glissaient des suggestions pour détourner le Catéchisme de l'Eglise Catholique et "ramener des fidèles au sein de l' Eglise". Obligation de résultats, de chiffres. Le vieux pape, amusé par ces simagrées, leur avait fait parvenir à chacun un exemplaire dédicacé de son vieil ouvrage, Valeurs pour un temps de crise : Relever les défis de l'avenir, et avait fait front jusqu'à la fin d'un pontificat exceptionnellement long. Il les avait tous enterrés, et un bon mot avait circulé à l'époque, comme quoi le dieu conservatisme conservait aussi la vigueur de son adepte le plus virulent…

 

 

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Son successeur avait eu un règne dont la brièveté n'avait eu d'égale que sa discrétion: humble, doux, homme de prière et non de combat. Et pourtant, ceux qui pensaient le retourner comme un gant s'étaient vus giflés et humiliés par la droiture d'âme du Vicaire du Christ, qui les avait renvoyés dans leurs buts d'un seul regard quand ils étaient venus accompagnés de leur concubin lui arracher une signature officielle sur un décret visant à moderniser la structure de l'Eglise. Le Dies Irea avait retenti dans la salle des audiences, et ils étaient partis la tête basse. L'un d'entre eux s'était même effondré en larmes sur le sol, et le Pape, toute miséricorde mais pas con, l'avait envoyé exercer son ministère près des chèvres d' Afghanistan après l'avoir paternellement relevé et béni. 

 

Et c'est aujourd'hui que doit être intronisé son successeur. Aujourd'hui 18 Août 2030, quatre millions et demi de jeunes s'entassent dans ce stade brésilien. Il y fait chaud, il y fait bien trop chaud. Les femmes sont déchaînées par les odeurs de sueur masculine: les jeunes sont ardents et malgré leur réveil intellectuel, restent sanguins et impulsifs. Ils manquent d'une poigne qui sache canaliser leurs désirs pour les changer en une énergie reconstructrice; le monde est à relever, à bâtir à nouveau, ne l'oublions pas.

Mais la fumée qui monte de la cheminée des vestiaires du stade blanchit peu à peu. Un hurlement de joie sort de ces millions de poitrines juvéniles, et quelques uns, les plus faibles, meurent écrasés, déchiquetés par la masse de la foule qui danse d'un même corps. Faible tribut humain quand on songe à l'importance du moment, et à la dizaine de milliards de personnes concernées par les évènements qui se déroulent à Rio. 

 

Lentement, seul, un homme s'avance sur l'estrade dans son manteau pourpre. Qu'il fait jeune, songent les hommes. Qu'il est beau, soupirent les femmes. C'est le suzerain par intérim, qui a gouverné l' Eglise Universelle de Dieu - son nouveau nom - d'une main de fer depuis la mort d' Innocent XIV. L' homme de la situation, l'homme parfait pour entraîner les foules juvéniles à sa suite en restant dans la vérité. Il parle dix- neuf langues couramment, a une voix d'or, tutoie avec simplicité les grands de ce monde et vouvoie ses collaborateurs aînés avec le respect qui leur est dû. Il a su redorer l'image du catholicisme ternie au début du siècle par les langues médisantes mais puissantes de ceux qui trouvaient un intérêt dans sa disparition. Le monde religieux s'inquiète déjà de l'insuccès certain qu'aura tout successeur après lui.

"Prions, mes frères, commence-t-il, mais la sono s'empresse de traduire en anglais, en allemand, en espagnol, en turc et en japonais, déclenchant à chaque mot un vacarme indescriptible dans la foule en transe. Le jeune homme arrache d'un geste sec son oreillette et son traducteur, et d'un mot, rétablit le silence. L'intensité du moment est tangible, palpable.

"Orate, fratres, reprend- t- il calmement en direction de la foule matée et subjuguée. La Providence en a décidé ainsi, et a posé sur mes humbles épaules la charge de bergers des nations, de Vicaire du Christ sur terre. Le Sacré Collège m'a unanimement légitimé sur le trône de Pierre, malgré mes faiblesses, mon inexpérience, mes doutes. C'est à moi- même qu'il revient de m'annoncer, par un mystérieux humour du Ciel. Oui, mes frères, habemus papam. Je serai Benoît, comme ont étés Benoît seize de mes prédécesseurs. Benoît, l'évangélisateur de la vieille Europe, Benoît, à la règle de vie irréprochable. dont je m'évertuerai de suivre le saint exemple. Priez pour moi. Per nostrum dominum Jesus Christum qui vivit et regnat …per omnia secula seculeorum."

 

Un silence infime a suivi cette brève déclaration. Un vieux cardinal est apparu derrière le nouveau Pape, et lui passe lentement la soutane blanche et l'étole en laine. La foule va exploser, ils le savent. Mais la rumeur qui monte des tribunes est douce, et résonne bientôt dans le stade les paroles séculaires du Magnificat. Désormais tous les âges me diront bienheureuse, murmure la jeunesse.

 

Une nouvelle ère est prête à être rebâtie. 

 

 

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