Le sang me battait fort aux tempes et je sortis alors dans un frisson de nuit, ivre de vin et de rage. Un vent glacé d’hiver écorchait ma peau, je marchais furieusement, tête baissée, mains frileuses sous le lourd manteau qui ne réchauffait pas mon cœur. Furieux contre la terre entière, furieux contre moi-même, contre ma solitude, contre mon avarice, contre ma superbe. Fiévreusement, je marchais contre le vent, comme un taureau, à m’en faire crever d’asthme, et chaque bourrasque arrachait mes pensées avec une violence qui me saignait jusqu’aux entrailles. Je sentais mon esprit se vider au fur et à mesure que se crispaient mes muscles sous le souffle hiémal et titanesque d’une nature déchaînée.

Bientôt, je ne fus plus capable de penser ; arrêtant mes pas, les yeux fous, je m’adossai tout contre l’un de ces grands pins rudes et pégueux de chez moi, les pensées convulsées par un cœur bien trop brusque. Je sombrai dans l’acidité de mon désespoir, et coupai toute forme de conscience.

 

Le mistral, tu brutalement, me réveilla. Aussi interloqué que moi, il dressait l’oreille : des gosses, bon dieu, des gosses chantaient doucement, quelque part  dans cette campagne glacée ; des voix angéliques à vous faire crever de beauté, quelque chose de douloureusement pur et cristallin qui venait briser à jamais les parties les plus sulfureuses, les plus tordues, les plus abjectes de la race humaine.

Hagard, je cherchai de tous mes yeux qui osait m’ébranler ainsi l’âme.

Je ne vis qu’eux.

Elle, d’abord, elle, toute douceur, elle, toute beauté, elle, toute grâce, elle, toute pâle, ses grands yeux fermés sur le trésor de son sein.

Oh, Seigneur… Ma hargne glissa en un filet de bile lamentable sur un menton tremblant, ma fureur s’en fut loin de mes yeux mouillés, je tombai malgré moi à genoux sur des racines tordues.

Assise sur un vaillant petit âne qui couchait dans l’effort ses oreilles veloutées, elle tenait ferme un ventre arrondi par l’attente. Le voile au vent découvrait trois boucles brunes qui papillonnaient  en auréole autour de son visage d’ange. Sa main nivéenne était posée en mésange sur celle de son époux.

Comme elle semblait précieuse à ses yeux, la perle dont elle était l’écrin !

- Ma splendeur, ma toute belle, ma merveille, lui psalmodiait déjà son mari amoureux comme le feraient des milliards d’âmes après lui.

L’amour toujours inquiet s’arrêta de marcher pour envelopper sa Douce d’une cape prestement enlevée de ses propres épaules, offrant avec bonheur tout ce qu’il pouvait offrir. Et courageusement, repartir en espérant trouver l’abri salutaire.

Les chants s’étaient tus et je reprenais lentement mes esprits.

Je sentais monter en moi un feu étrange, et à pas lents, marchai plein d’une paix nouvelle et inconnue. Tout ce qui avait pu exister en moi de dureté, d’aigreur, de brutalité haineuse, semblait être resté à jamais aux pieds rugueux du pin parasol.

 

Né au monde.

 

Bien tard, je t'avais aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard, je t'avais aimée !

Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors,
et c'est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n'existaient pas en toi, n'existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi ;
j'ai goûté, et j'ai faim et j'ai soif ;
tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix.*

 

 

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*Cimer Saint Augustin pour le petit emprunt.

 

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