Pompiers, radios. « Foutez moi la paix, je n’ai rien, ce n’est rien, je suis attendue. » Attente, radios, minerve, pansements. Attente à nouveau, terriblement long. Je me morfonds sans montre, sans portable, sans livre, sans rien, sans douleur qui me fasse patienter. Laissez moi partir... Mes ongles y passent, ça y est, je n’en ai plus un.

Sur un lit à mes côtés, une minuscule vieille dame fripée, qui pleure et qui gémit. Elle a perdu sa pantoufle, elle a froid, sa chemise de nuit remonte sous ses hanches et découvre son corps séculaire, et elle gémit d’être exposée à mes regards que je couvre de mes paupières. Une infirmière passe à pas rapides, un regard lassé. Une autre prend le temps de s’arrêter, et d’une voix sucrée, s’enquête du problème. « On a un problème ? On a envie de faire un petit pipi, hein ? On veut aller sur sa chaise? Hein ? » Connasse, connasse, connasse. Cette femme à laquelle tu parles comme à la dernière des demeurées a le triple de ton âge, cette femme a vécu, cette femme a souffert et aimé plus que tu ne peux l’imaginer, et souffre encore sous ton regard vide de toute émotion. Je n’oserais pas m’adresser à un enfant de six ans avec ce ton mielleux et condescendant, et tu parles à celle qui souffre et qui a besoin de toi… Ma voisine continue à gémir sans répondre, l’infirmière s’en va en haussant les épaules, écrasant de ses chaussures en plastique rose la dignité de la vieille dame qui geint les yeux fermés.

Engoncée dans ma minerve, saucissonnée sur mon brancard, je tente un réconfort maladroit en lui tendant le bout des doigts. Elle les prend sans un regard mais les serre à m’en faire mal, et continue à sangloter doucement. Je suis impuissante à en crever. Lacrimosa sur sanglots de petite vieille, Dieu que c’est triste... Je parviens à me détacher, à me lever, à lui rabattre doucement la couverture sur son corps tremblant de peur. Où sont-ils ? Où est mon mari ? Où sont mes enfants ? Pourquoi ai-je si mal ? Pourquoi ce flou, quand je cherche à penser, pourquoi cette douleur, pourquoi ce vide ? Qui es- tu ? Ma pantoufle… Pourquoi suis-je nue ? La petite me tient la main, regardez, elle est gentille… J’ai tellement mal, ô mon Dieu, je ne sais plus rien…

Assise à présent au bord de son lit dont elle ne remplit pas la moitié, je lui caresse doucement la main et tente de m’imaginer sa vie. Alerte, je suis sûre, alerte, vive, toujours quelques notes à fredonner d’une voix qui a dû être claire et juste. Des petits pas fébriles, un regard inquiet pour les autres, jamais pour soi. Une silhouette menue qui va fidèlement de la cuisine au jardin, ramasser ses poireaux dans un potager amoureusement retourné et s’en revenir avec deux gros ronds de terre aux genoux. Toujours un sécateur pour penser au bouquet qui ornera demain la table conjugale. Toujours un soin de l’autre aiguisé et prévenant. Toujours cette attention qui lui fera fourrer une poignée de cerises dans la main d’un enfant qui pleure, trottiner au devant de ceux qui la visitent, broder pendant des heures à la fatigue de ses vieux yeux pour chacun de ceux qu’elle aime…

Bon, voilà, là, elle geint, elle git, pelotonnée dans son drap rose, et son visage est plissé de souffrance. Je dois partir. J’ai droit à un regard fatigué, une pression de main, rien de plus. Ça me suffit. Demain, quand je repasserai la voir, elle ne me reconnaîtra pas. Pas d’amertume cependant : à son chevet, un jeune homme au visage sombre et aux yeux mouillés qui lui embrasse la main. Elle a enfin souri, je peux partir en paix…

Retour à l'accueil