La route était si belle, sur la crête d’une colline qui dominait les deux vallons fleuris. Les arbres touffus s’embrassaient au dessus de ma tête, ombrageant le bitume que rasait la lumière d’un soleil sur sa fin. Une country endiablée rythmait mes coups de pédales, et j’étais seule au monde avec la vitesse et la beauté du trajet. Le genre de scène de film, tu sais, la blondasse en décapotable qui roule en bord de mer, Rayban, cheveux au vent et compagnie ? Bon, tu remplaces la décapotable par une minuscule caisse en lambeaux qui vrombit ses trente ans, la blondasse par moi, le bord de mer par ma crête de colline qui domine les deux vallons fleuris. La country et les cheveux qui claquent, on garde, ça met du rythme dans le décor que tu te crées.

Un panneau se profile et veut me ralentir- je le frôle dans un rire en tendant le majeur. Juste pour le plaisir, juste pour lui montrer, à ce panneau, qui est le chef.

Ligne droite. J’enfonce la pédale. L’aiguille saute, mon adrénaline aussi.  Un caillou, un bout de quelque chose qui vient frôler ma roue, je bondis et contrebraque. Plus de contrôle. Que dalle d’autre que ce mur, là, tellement près, j’hurle, évidemment, putain de merde. La voiture m’échappe et se jette dans les bras du grand mur en pierre, immense et implacable. Ça fait une seconde que mon cœur ne bat plus, tout mon corps est tendu vers la suite, la suite du film. Impact du mur, pierres qui chutent, vacarme incroyable. Les oiseaux s’enfuient dans un grand cri. Le monde tourne, ma tête cogne le toit de la voiture qui me sépare du goudron, une fois. Deux fois. Trois fois. Je pense au troupeau de moutons que j’ai aperçu paître en me disant que putain, ça coûte cher à repayer un mouton si j’en décime au passage - « Décime moi un mouton. » - merde, la bouteille de champagne qui est dans mon sac, avec tout ce bordel elle va être secouée – j’espère que la voiture ne va pas trop morfler - je vais être en retard à ma soirée, je les fais attendre à chaque fois – tiens, la tôle est assez fine en fait, je sens les cailloux sous ma tête – s’agirait pas que je débaroule, pourvu que la route soit assez large- j’avais pas encore bu pourtant •••

 Je te jure, c’est à ça que je pense en tournant, en cognant, pendant que ma voiture fait des cabrioles dans la campagne en fleurs. Pas à la mort, non, Je ne vois pas ma vie qui défile, je ne me mets pas en prière à part un « Seigneur, protégez-moi » lancé dans un gémissement quand le mur explose.

Voilà, c’est fini. Mes mains sont toujours sur le volant, je suis très calme. La radio marche toujours, les oiseaux se sont remis à chanter, les vallons sont toujours fleuris, les arbres s’embrassent toujours au dessus du bitume. Je m’apprête à repartir, jette un œil à ma droite. Plus de vitre. Au rétro. Ma gueule en sang. Devant moi. Plus de pare brise. Siège passager. Écrasé par la tôle pliée. Une heure plus tôt, il y avait une personne sur ce siège, si elle était restée dans la voiture, elle serait morte. Des petits bouts de voitures traînent sur la route à des mètres à la ronde. Une heure avant, il y avait une petite fille de six ans dans la voiture, ce pourrait être ses petits bouts qui trainent sur la route à des mètres à la ronde. Alors je m’autorise à chialer, et à trembler un peu.

 

I would walk 500 miles, the Proclaimers

Retour à l'accueil