Le vieil homme eut un regard mouillé pour la bâtisse ancestrale qui était devenue sa deuxième maison. Plongée dans la lumière du clair de lune, elle respirait la quiétude encore frémissante des derniers soubresauts de la vie qui l'avait habitée tout le jour. Un regret secoua la carcasse du trop vieux professeur et il tourna le dos malgré lui. On entendait encore, en tendant bien le cœur, les échos du grand piano à queue de la salle de concert, quelques violons qui s'accordaient; on voyait passer en bondissant une minuscule danseuse en chaussons et chignon, un petit gamin qui ployait sous le poids de son violoncelle, les cancanements d'un quintette de cuivres qui divaguait au sous- sol, les vocalises d'une chanteuse par la fenêtre ouverte, trois grands élèves qui fumaient leur talent bien au fond du jardin.

 

       Il quitta le grand parvis pavé de pierre, s'engouffra d'un coup d'épaule hors de l'enceinte du bâtiment, et dut s'ébrouer pour chasser les souvenirs qui affluaient. Souvenirs des lourds tissus de velours rouge tendus à travers les opéras, les théâtres du monde entiers, et la foule qui ondule et frissonne aux aléas de la voix de la ravissante chanteuse dont il tenait la main quelques instants après, sous les flashes et les acclamations assourdissantes d'un public en plein orgasme. New-York, Vienne, Berlin, Saint-Petersbourg, Paris, Londres, Tokyo… Autant de noms, autant de succès fulgurants, foudroyants, qui le laissaient ivre de gloire dans sa loge, ivre de musique. Ils reconnaissaient tous unanimement son talent. Il était le maître incontesté, indéniablement. Il avait les femmes à ses pieds, il avait la gloire, la richesse, les dons, la chance. Il avait davantage de grandeur que les grands de ce monde, éphémères, vulnérables, fragilisés par le pouvoir donné aux peuples qui décidaient de tout. Lui était l'Art, auréolé d'une aura de superbe, lui était le représentant sur terre de la Musique, et personne n'oserait jamais élever la main contre lui.

 

Sauf que.

 

       Le temps avait rempli son implacable office, et sa main bien tâchée tremblait trop à présent pour encore parler aux musiciens jeunets. Il était donc parti, saluant une dernière fois ce public avec lequel il avait vécu une passion brûlante tant d'années durant. Le seuil fatidique l'avait atteint. Il allait y passer, puisque tel était depuis quelques décennies le sort destiné à tout être d'un certain âge. Il frissonna à nouveau.

 

        Un jour, le Peuple avait protesté, les hommes de pouvoir s'étaient rassemblés, le Peuple avait hurlé, le Peuple avait braillé, le Peuple s'était entretué, le pouvoir avait cédé à ses caprices, le pouvoir avait voté cette énormité. En effet, le Peuple avait faim. Le Peuple ne se souciait plus guère de la charité, de la solidarité, qui étaient des valeurs de riches d'autres temps… Le Peuple était devenu avare. Le Peuple voulait que lui revienne tout le fruit de la sueur qui avait coulé sur son front, à lui seul, et pas aux ordures qui n'avaient pas fait l'effort d'étudier, de travailler. Terriblement individuels, terriblement égoïstes, terriblement hommes. Plus rien ne se transmettait, et chaque génération devait redécouvrir, apprendre par elle-même la grandeur et la décrépitude le l'homme.

Le marché de la faiblesse était devenu insolvable.

On avait commencé par tuer les impotents, exténués par le poids des ans, fardeau pour leur famille, légumineux amas de cellules dans les yeux desquels avait brillé, autrefois, la lumière de la joie et de la vie.

Puis on avait tué les handicapés, inutiles, forcément malheureux, et tellement peu esthétiques.

Puis les malades. Ça coûte des sous, un malade.

Puis, on avait radicalisé tout cela.

Du cas par cas, on était passé aux règles.

A soixante ans, un homme commençait à décliner, à perdre en force, à perdre en utilité, à perdre en productivité, à perdre en cheveux, à perdre en virilité.

Alors à soixante ans, toujours, dès l'instant redouté où était apposée l'odieuse signature mettant fin au contrat qui reliait à la vie, le couperet tombait. Et la tête roulait.

 

       Il voulait leur échapper, bien sûr, mais c'était désespérément inéluctable. Pourtant, il voulait vivre, encore, il voulait composer, encore, il voulait aimer, plus qu'il n'avait jamais osé tenter d'aimer. Il voulait jouir des dernières années qui lui étaient offertes.

       Mais voilà que sa vieille oreille pendante et aiguisée lui envoyait le bruit sourd d'une respiration que l'on tente de voiler. On était venu le chercher pour lui planter au coeur la dose de plomb qui lui arracherait l'âme au corps.

       Ca serait probablement rapide. Il ne savait guère ce qu'il espérait, au juste. Avaler goulûment, quelques minutes encore, de toute l'ardeur de ses poumons usés, l'air, oh, l'air tiède et plein de parfums musicaux, l'air qu'il accueillait à présent comme un heureux nectar! Il courut maladroitement vers une porte étouffée par le lierre qui rampait vicieusement, qui voulait l’étrangler lui aussi, et s'engagea dans la ruelle attenante; mais ses assaillants déjà avançaient vers le vieillard qui reculait lentement, coincé par le mur dont les contours granuleux se dessinaient trop tôt contre son dos voûté.

       Un crachat plein de haine se faufila lentement au long de sa joue barbue, il ferma les yeux quand une gifle lui fit balotter la tête. Devant lui dansaient des partitions, noircies d'indications et de croches enserrées, et au rythme des coups qui pleuvaient sur lui tressautaient les archets, les archets soumis à sa main, et s'emballaient les cymbales, gémissaient les hautbois, fascinés par la douce autorité de cette main qui les guidait.

       Il s'écroula au pied du mur et sentit la fraîcheur du sol rocailleux contre son visage. L'odeur merveilleuse du jasmin, de la nuit, de l'amour de ses souvenirs lui arracha un frémissement qui devint spasme de douleur quand un coup de pied lui brisa les côtes.

       Les dernières notes du Requiem de Campra s'éteignirent, et le coup de feu partit sur le dernier temps du roulement de tambour final. L'écho résonna dans l'ultime point d'orgue. La vieille main parcheminée, ridée, usée, la vieille main se ferma pour la dernière fois.

 

Le monde venait de calligraphier précieusement sa signature au bas de sa propre condamnation à mort.

 

Silence.

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