Quelqu'odieux gamin a affolé a fourmilière, et les mille petits êtres noirs grouillent et se complaisent dans leurs miasmes. Paris, la Défense, métro du lundi matin. Happée malgré moi dans ce tourbillon infernal, bousculée, je manque de choir à chaque seconde. Quand je m'excuse tout bas, je n'ai pas un regard. L'air est lourd, pesant, rempli d'on ne sait quel ciment qui pègue, qui mouille les chemises, qui serre les crânes dans un étrange étau, qui écrase les épaules. Un vieil homme marmonne à côté de moi des phrases incompréhensibles, à toute vitesse, tandis qu'une folle hurle à pleins poumons des imprécations sur les poules et sur Bill Gates. Pataugeant avec difficulté dans le maeström compact que forme la foule, je me sens flancher. Je cours, je bouscule, rageusement, hargneusement: je veux de l'air, bordel! L'extérieur ne m'est guère salutaire, je ne reconnais pas le ciel, je ne trouve pas le soleil, mes yeux cherchent des arbres, mais partout, cet odieux béton, ce gris écoeurant, ces tours vertigineuses qui semblent tourner autour de moi. Je m'effondre dans un cri d'angoisse, mais me fait réveiller par une main poilue: un immense lapin en survêtement jaune me murmure insidieusement à l'oreille: " Ne mets pas tes doigts sur ton piano, tu risques de te les faire manger très fort." Je lui balance mon coude dans le museau, il hurle, je me réveille véritablement: j'ai frappé dans mon sommeil un énergumène endimanché qui tient dans ses mains tremblantes son nez, ensanglanté par mes soins, et m'insulte avec véhémence. Le métro arrive à destination, l'immonde magma humain se bouscule et me traîne jusqu'à la sortie où je m'effondre dans les bras du premier venu, un clochard qui tient une bouteille de champagne et écoute de l'Aznavour. Pleurant contre lui, je retrouve peu à peu mes esprits. 

Mon Sud, rendez moi mon Sud…

 

 

***

 

 

Quelque facétieux gamin a éteint la lumière, et il fait noir sur la ville. À l'Est, pourtant, faiblement, des nuances plus claires commencent à emmerger de leur coltard, les idées vagues, les cheveux emmêlés, les yeux bouffis. Paris est endormie, et, mon dieu, comme je la préfère ainsi. Pourtant, une odeur de pain flotte déjà insidieusement dans l'air. Un couple passe, frileusement serré, tandis que sur l'autre rive, un adolescent chantonne un air vieillot, titubant sereinement de banc en banc, et sa voix claire n'est pas même éraillée par l'alcool dont il est imbibé. Un carré bleu émet une blafarde lumière quelques étages au- dessus: insomnie ou porno vespéral. Autour de nous, anonymement, quelques millions d'individus dorment, crèvent, naissent, font l'amour, pleurent et boivent. Dans les couvents qui parsèment la ville, ce doit être les matines, et mon esprit apaisé songe aux silhouettes encapuchonnées qui glissent silencieusement sur leurs genoux pour chanter Celui qui fait chaque matin.

Pas un bruit. Ni cigales, ni rossignol. La Seine luit doucement à la lueur de la lune, ses eaux noires m'attirent, son clapotis m'appelle, et je rêve de rejoindre le triton qui m'y attend sûrement et de jouer quelques minutes avec lui. Une péniche passe en silence, le marin de quart me gratifie d'un sourire éclatant. Je lui tourne boudeusement le dos, frustrée de ne le pouvoir rejoindre; il fait froid à présent, et emmitouflée dans une veste que m'a galamment prêtée mon cavalier d'un soir, je frissonne. 

 

Mon Sud... Rendez moi mon Sud!

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