"L'heure venue, c'est lui [l'enfant que je fus] qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu'à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre entrera le premier dans la Maison du Père."

 

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- Pardonne moi… J’étais perdue dans je ne sais plus quel monde, je rêvais, accoudée à mon balcon. La vie nocturne grouillait sous mes pieds, les moteurs vrombissaient, les cris fusaient, j’étais hypnotisée par le défilé discontinu des hauts de crâne dans lesquels j’inventais et devinais la vie bouillonnante.

Pardonne moi, je rêvais, et je t’ai oublié. Encore. Les yeux perdus dans les toits de ma ville enfumée, je rêvais mes vingt ans, aux toits blancs des névés contemplés sous la lune, au toit herbeux du monde sur lequel nos chevaux se roulaient goulûment, au toit incandescent d’une nuit d’août, des doigts noués, un silence d’or devant la somptuosité de l’infini. Je rêvais nos chants clairs près du feu, nos galops jusqu’aux larmes sur des plaines radieuses, la beauté de nos vies en plein cœur. T’en souvient-il que je ne te quittais pas, que de mes lèvres d’enfant s’écoulaient des chapelets de joie ? Nous avions l’âge des poètes, l’âge des héros, l’âge des princes, l’âge des martyrs, l’âge des purs. L’âge des promesses que tu tiens, du sang que tu donnes, de ton amour en feu.

 

Hier, entre la salade de tomates et le Saint-Marcellin, Hervé m’a demandé : « Et ton enterrement ? » Il le sait, Hervé, que je dois mourir. Il a de la peine, mais il sera soulagé et je ne lui en veux pas. J’ai l’âge. Mes malaises, moi, je le sais d’où ils viennent : mes colères foudroyantes, interminables et sans raison. Le cœur a fini par dire merde. Je ne l’en ai pas empêché. Hervé a le droit de dire merde, aussi, quand je serai morte. Il me supporte de longue, déjà.

« Et ton enterrement ? » J’y avais pensé, déjà. Bien sûr que ça me terrifiait. Mais les papiers, l’administratif, peu m’importait au juste…

« Et après ? » lui ai-je répondu. – « Après, ma belle… Plus rien. Ou peut-être un bon Dieu qui ne saura même pas ton prénom. » Je suis restée impassible, j’ai souri, j’ai fait ma vaisselle, je l’ai regardé s’avachir sur le lit, ordi en tête, plus rien autour. J’ai allumé une cigarette pour occuper mes mains et pour combler ce putain de vide qui béait soudain.

 

Ma vie touche à sa fin, les jours me sont comptés ; et le cœur ébranlé par tes cloches qui sonnent devant le balcon, je rêve à cette vie que j’ai vécue sans toi. Je ne t’ai pas aimé, je t’ai souvent trahi. Peut-être même ai-je cru, un jour, pouvoir te suppléer. J’ai cru retrouver ton feu dans le feu de paille de mes amours fugaces. J’ai ri de toi, j’ai douté, j’ai tremblé. Adolescente éternelle grisée par le succès qui labourait ma chair, je t’ai rejeté. Je n’ai plus rien voulu savoir de ta toute-puissante Bureaucratie qui se mêlait de tout, à commencer par me renvoyer mes saletés à la tête en miroir de sa pureté toute idéale. J’ai craché mes grands mots sur ceux que tu m’envoyais, j’ai manipulé, j’ai pensé comme je vivais pour ne plus avoir à vivre comme je pensais. Adolescente enorgueillie des amants palpitants, donnée, vendue, bradée au plus offrant, d’années en années, je n’ai rien cherché d’autre que mon reflet flatteur de matins en matins. Les années ont marqué mon visage et durci une vie dont je me croyais maîtresse. La passion et le lucre entretenaient les fragrances d’une vie rêvée que je parfumais pour cacher qu’elle empestait. Puis un amant s’est empêtré, nous nous sommes emmêlés dans une routine sans amour, sans pudeur et vite sans plaisir. Hervé était là, et il est resté.

 

Ma cigarette vient de s’éteindre. Je rentre dans un frisson, un silence plein ma tête qui me ferait hurler.

Un baiser forcé sur le front, ne t’inquiète pas, je vais prendre l’air, je reviens vite. Il n’a pas bronché.

C’est la première fois depuis des siècles que je suis seule. Seule, me voilà seule, aux étoiles, dans le vent tiède. Il est tard, la ville se vide. Me voilà seule, un grand vide au cœur que je voudrais que tu viennes combler. Je pense à toi. J’essaie de redessiner tes traits, d’esquisser un regard, de mettre un visage sur le souvenir de cette douceur brûlante dont mon cœur se souvient. Je ne te revois plus. M’aimeras-tu encore ? Me reconnaîtras-tu ? Reconnaîtras-tu sous les rides et l’épaisse couche de maquillage, reconnaîtras-tu ta petite fille, ton enfant, quarante ans plus tard ? Ouvriras-tu les bras, comme dans l’histoire, viendras-tu à ma rencontre ? Oublieras-tu mes dédains, mes calculs,  mes regards détournés ?

 

 

 

- Ô ma brebis. Ma brebis égarée, ma toute petite, ma tant aimée, ma toute belle. Voilà quarante ans que je te cherche ; j’ai tout laissé, je t’ai suivie jusqu’au plus noir de tes enfers.

Quand tu te trottais plus loin en entendant ma voix, je pleurais, parce que je savais que loin de moi, il n’y avait pas de bonheur.

Quand tu tombais, toujours plus bas, j’étais sous toi pour te rattraper. Parce que je me suis fait chute, parce que je me suis abaissé afin que celui qui tombe tombe en moi.

Afin que toute chute soit une chute dans l’abîme infini de mon cœur.

Afin que toute larme que tu viennes à verser coule de mes yeux divins.

Afin qu’à chacune de tes douleurs, je geigne avec toi, je souffre avec toi.

 

Je ne vois ni le maquillage, ni les blessures, ni les cicatrices, les déceptions, les amertumes, les trahisons et les lâchetés qui ont marqué ton visage plus encore que les rides ou que l’âge. Je vois l’âme que j’ai créée, que j’ai pensée, que j’ai aimée. Je vois le regard pur et lavé de tout fard, j’entends le gazouillis d’amour qui coule de tes lèvres d’enfant, je vois la gratitude éperdue que tu voudrais retrouver et sur laquelle ce soir, tu pleures. Je vois l’incendie de ton cœur fébrile qui cherche le mien, qui appelle, qui crie à l’amour perdu.

 

Ma brebis, ma préférée, ma toute-belle, ma toute petite. Hâte-toi, que mes bras t’attendent. Hâte-toi, que j’ai soif de ton âme. Hâte-toi, que je suis en chemin.

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