( Fond de tiroir, 2008, par là.)

 

Je vous vois tôt matin, vos pas pressés, vos cheveux tout ensommeillés. Je vois vos regards brefs à vos reflets croisés, à chaque voiture, chaque vitrine, pour vérifier l'état de votre douloureuse beauté. Je vous vois relever votre manche toutes les minutes, pour vérifier à votre poignet ganté à quel point votre retard sera dramatique. Je vois s'ouvrir de grands yeux candides quand s'arrête sur vous un regard que tous vos vœux appelaient, et je sens l'infime tressaillement d'orgueil qui s'en suit. Je vous vois serrer votre baguette fumante entre vos bras fébriles, arrachant un sourire au vissage frémissant sous l'odeur du pain chaud. J'entends votre impatience qui trottine sur le trottoir pour rejoindre la maison où attendent ceux qui aiment, je les jalouse fiévreusement quand ils m'arrachent votre image fugace, chaque soir.

Oh, je vous crois bien connaître!

Je sais l'ombre de ton sourire -laisse-moi m'affoler en te donnant du "Tu"- quand tu te vois me plaire, tout ce que crie ton œil soudain froncé quand tes clés se volatilisent au fond d'un sac interminable. Je vois le brin de lassitude dans les plis de tes lèvres quand tu reposes ta tête contre la vitre du bus, je te vois, amant au bout du fil, passionnée de mots, noyant sous un flot de folles promesses ton auditeur qui t'aime- probablement.

Je vois le soupir qui alanguit ta chair quand tes enfants s'accrochent ta jambe et maillent ton collant, quand ton mari n'est pas là ou qu'il est comme absent, quand leurs voix aigües agacent tes oreilles perlées, que tu rêves à vos premières amours si douces et si tranquilles.

 


Je vois ton regard posé sur le mien discrètement, crois-tu, et joues-tu là encore? Car chaque matin, mes yeux se lèvent à la même heure des inhumains chiffons étalés devant moi: j'ai entendu ton pas, et, oh! j'ai pu voir le bout de ton foulard s'enrouler autour du vent, ta main nerveuse le rappeler à l'ordre et l'enfouir dans les profondeurs de ta gorge. Et je t'ai bu des yeux jusqu'à ce qu'ils me brûlent, et je suis retourné m'asseoir, attendant ce soir, ton passage… qui me fera oublier un instant que je ne suis guère qu'un sombre soudard qui n'a d'autres amours que la tendresse qu'il veut bien s'imaginer voir au fond des yeux des jolies passantes.

 

      Agnus Dei, Barber

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