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Soixante-quinze balais depuis hier. Les touffes de cheveux qui restent teintes blond-roux, un village de Corrèze, pas grand-monde dans sa vie.
Elle s'appelle Josiane, tiens. Elle pourrait s'appeler n'importe comment d'autre, tout le monde s'en fout un peu. 
Comme elle n'a plus personne qui tienne à elle, elle a cherché à se rendre indispensable à quelqu'un. Alors elle donne tout ce qu'elle a à la paroisse du coin : elle est sacristine – gardienne - chantre – servante d’autel - femme de ménage – lectrice. Elle sait y faire, hein! Elle montre les dents, quand il le faut. Elle grommelle souvent, elle grogne, elle râle, elle rumine, elle fulmine, et elle met tout son cœur à ce que l’église soit toujours propre et belle. À la force du poignet, elle a monté une chorale de croulants, et à chaque messe, elle se démène, du Gloire à Dieu à l’envoi en passant par la Consécration, elle court entre l’autel, le lutrin, l’ambon et les bancs pour quêter. Quand le prêtre élève Jésus, elle a le nez dans ses partitions et un doigt sur l’harmonium pour se rappeler de l’air de l’anamnèse. Josiane, donc, servante du Christ et du partage pastoral.

Voici Madame Henriette. Quatre-vingt quatorze ans, établie dans la Creuse, jupe noire impeccable, la foi tout enfouie dans sa fidélité. L’amour des Sacrements rythme ses vieilles heures en vue du tout Dernier. Quand elle sort de l’église, c’est pour visiter une pauvre vieille qui ne peut plus marcher, avant de revenir pour mixer tous ensemble courgettes et poireaux pour une bonne soupe. Du lard, de temps en temps, jamais le vendredi. Confession quotidienne. Ah, ça ! Elle le mérite, son Ciel, dans les règles de l’art ! Elle le mérite, d’être à la droite de Jésus parmi les brebis, et elle bêle de toute sa dignité pour le faire savoir. Elle chasse de l’église les gorges provocantes ; les touristes abrutis et confits d’ignorance subissent le courroux d’un Cerbère en jupons. À coup de parapluie et d’œil courroucé, elle renvoie aux enfers païens et pharisiens qui passent sans égard devant Jésus présent.
Enfin voilà, Henriette, croisée du Très-Saint-Père et de la Chrétienté.

Des Josiane, des Henriette… Elles sont des milliers à veiller jalousement le trésor de leur foi. Elles sont l’Église autant que moi, que le pape, que vous, que ces foules innombrables qui semaine après semaine, Sacrifice après Sacrifice, inclinent la nuque devant leur Roi et l’appellent mon Amour.

Ainsi, l’Église. Avec ses médiocrités et ses petitesses, avec ses prêtres toujours trop tyranniques, trop mous, trop doux, ses fidèles prompts à se déchaîner sur le cadavre des leurs, et ses enfants bruyants, et…et Dieu ! Qu’elle est aimable, l’Église tout entière ! Telle que le Christ l’a laissée aux hommes – « Que tous soient un, comme Toi en Moi et Moi en Toi, qu’Ils soient un en Nous » -et telle que les hommes l’ont déchirée, fragmentée, écrasée, pulvérisée*. Et l'on pleure d’attendrissement devant sa pauvreté et sa toute-puissance, de la voir ainsi, vierge et catin, épouse sans tache sans cesse traînée dans sa propre fange, putain défigurée et épouse chérie de Dieu…

Et combien est-elle aimable, l’humanité malade avec ses martyrs et avec ses bourreaux, gémissant du désir d’être jamais aimée et aveugle à l’Amour qui voudrait la brûler…
Car oui, je les aime, mes mille petites vieilles desséchées, médisantes, osseuses et combien précieuses. Car si elles n’étaient pas là, hargneusement cramponnées à leur ritualisme, capitonnées dans leurs sacrosaintes manies, fidèles jusqu’au tombeau et crépies de vertus, prêtes à excommunier qui empiète leurs terres ; si elles n’étaient là prêtes à mourir pour des histoires de nappes, d’encens et de cierges, de fleurs et de fichus, de tête baissée à tel moment et relevée à tel autre, de cantiques et de rameaux bénis… Ma foi, peut-être l’Église se serait-elle tue sous la marche inflexible des chapelles fermées, poussiéreuses, vides et délabrées.
Pour la force de vie qui sort de vos os grinçants, pour les Ave machouillés inlassablement par vos vieilles gencives, merci. Chères détestables petites vieilles, qui coupez les nouvelles pousses mais arrosez la terre, soyez bénies.

*Petit renvoi à une des plus belles pages de Volkoff sur le sujet... :)
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