Une fois n'est pas coutume, je ne suis pas l'auteur des lignes qui suivent. Mais l'auteur sait à quel point je l'admire, et que j'aurais aimé écrire ce qui suit.

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Paris est gris sale en cette fin de journée de janvier.  La neige fondue qui tombe serrée macule de boue grisâtre le pavé. Dans la demi-obscurité du soir qui vient, les passants font grise mine. Tout est gris.  Les rues sont pleines,  la manifestation vient de se terminer, les bars et les restaurants sont pris d’assaut par tous ces petits cathos frigorifiés.

Mes chaussures ont pris l’eau,  je n’ai pas de manteau, et ce pull qui n’est pas à moi ne me protège plus du froid. Mais je préfère crever que de rentrer me mêler à cette foule de gens biens sous tous rapports qui ergotent le plus sérieusement du monde sur la couleur du sweat de Barjot et sur la musique de fin de cortège.

Poings serrés au fond des poches, je marche sans but. Rien ni personne ne m’attend. Les écouteurs vissés sur les oreilles,  Preinser à s’en rendre sourd,  j’oublie tout.  Je ne vois plus ni la rue sale ni les gens gris.  Je ne sens plus ni la neige ni le vent.  Je n’entends plus ni les slogans des derniers excités ni les klaxons des parisiens excédés. Il n’y a plus que le chant d’Elżbieta Towarnicka, et moi. Ivre de musique, je ne suis plus là. Je suis ailleurs. Loin.

Une main sur mon épaule me ramène violemment sur terre. Je me retourne, poings en avant. Je les laisse retomber aussitôt en arrachant mes écouteurs.

Elle a peut-être seize ans. Dix-sept à tout casser. Elle est pieds nus, mon Dieu, pieds nus alors que la neige tombe, et en débardeur, un débardeur déchiré de haut en bas en plein milieu qui offre au tout venant sa petite poitrine bleue de froid.

- S’il vous plait, s’il vous plait, il faut téléphoner à ce numéro, s’il vous plait…

Bruit mat sur l’asphalte. Je n’ai pas eu le temps de la retenir, elle vient de s’affaler de tout son long.

- S’il vous plait, il faut téléphoner à ce numéro…

Avant de téléphoner à qui que ce soit, mon Dieu, je vais te mettre au chaud. Genoux à terre dans la boue neigeuse, je serre les dents pour pouvoir la relever. Elle est si mince pourtant. Les passants en cyrillus bleu marine accélèrent le pas, regards fuyants et gênés qui mériteraient des claques. Pas un ne propose son aide. Allez tous vous faire foutre.

Camille, elle s’appelle Camille, elle a dix-sept ans. C’est tout ce que j’ai pu saisir de son murmure incohérent. Ce qu’elle ne peut me dire, son regard vitreux me le hurlent aux oreilles.  Les pupilles de ses yeux verts sont bien trop dilatés.  Je cherche ses avant-bras. Putain. Jusqu’entre les doigts. Dix-sept ans putain, dix-sept ans et elle en est à l’héroïne.

- Camille, qu’est ce qui se passe ? Pourquoi tu es dans cet état dehors ? Où sont tes vêtements, tes chaussures ? Attends, prends mon pull. Là, attention, tiens-toi à moi. Qu’est ce qui s’est passé ? Est-ce que tu as mal quelque part ?

- S’il vous plait, vous pouvez téléphoner à ce numéro, s’il vous plait…

Camille sous le bras, je m’avance vers le plus proche restaurant pour la mettre au chaud. Avant que je ne touche la poignée, le patron sort.

- Il y a beaucoup de monde, vous comprenez, je ne peux pas faire rentrer quelqu’un comme ça, c’est le coup de feu, vous comprenez…

Connard.

Le vietnamien d’en face a vu la scène, et me fait signe de venir. Béni soit-il. Trainant Camille raide de froid, il nous installe dans sa salle, bondée, et demande s’il y a un médecin parmi les clients. Une élève-infirmière se lève, le vietnamien disparait au fin fond de sa cuisine, pour réapparaitre avec, Dieu sait ce que ça peut foutre dans une cuisine, une couverture. Béni soit-il.

Elle est bien gentille cette future infirmière, mais elle n’est pas très futée.

- Ah ben je sais pas, je sais pas hein…

Tu sais pas… je n’ai pas le diplôme d’infirmière mais j’ai de solides acquis en matière de produits illicites, regarde ses bras va, ses yeux, tu comprendras pourquoi elle n’est pas foutue de répondre à tes questions.

- S’il vous plait, ce numéro, il faut téléphoner…

Batterie à plat, le vietnamien toujours, béni soit-il encore une fois,  me tend un portable qui doit avoir dix ans de plus que moi.

- Camille, c’est quoi ce numéro, c’est qui ?

- S’il vous plait, il faut téléphoner, s’il vous plait…

Je parie sur ses parents, ça sonne.

-Allô ? Oui je suis la mère de Camille, oui. Comment ? Que je vienne la chercher ? Ah mais c’est impossible je suis à un vernissage. Un problème ? Comment ? Si je ne viens pas la chercher,  vous ? Vous quoi ? Vous appelez les pompiers ? Elle a encore trop fait la fête. Voyez avec son père.

Fin de cette discussion surréaliste.  Je suffoque de colère. Je rappelle une fois, deux fois, répondeur.  J’explique à Camille que sa… sa maman ne pourra pas venir, que je vais appeler les pompiers, qu’elle ne peut pas rester seule comme ça dehors, qu’elle a besoin d’aide. Je ne comprends pas un traitre mot de ce qu’elle me répond mais je devine qu’elle n’est pas d’accord. Qu’importe. Je ne te laisserai pas seule comme ça.

18.

Brièvement j’explique. Un type en costume et cravate fleurdelisée vient m’interrompre.

- Excusez-moi, elle est mineure ?

Geste affirmatif de la tête, je suis toujours en ligne avec les pompiers.

- Et vous êtes un membre de sa famille ?

Geste négatif de la tête, agacée.

- Vous n’avez pas le droit de demander aux pompiers de l’emmener alors.

Geste fort expressif de mon majeur.  S’il n’y avait pas Camille, je sourirais du haussement de sourcils et de la bouche ouverte des serre-têtes en velours verts de la table d’à côté.

Je n’ai pas le droit ? Et je fais quoi connard, je la laisse comme ça, allez, rentre chez toi, pieds nus dans la neige, à moitié déshabillée, complètement défoncée, allez, rentre et la prochaine fois pas de bêtises hein ? J’ai le droit de le faire ça ? C’est mieux ?

Les pompiers sont là. Ils emmènent Camille. Je leur ai noté sur un ticket de caisse le numéro de sa mère. Quand son putain de vernissage sera fini, s’il n’y a pas un cocktail après, oui parce que c’est important les cocktails aussi, elle pourra peut-être aller retrouver sa fille, qui sait.

Je me laisse tomber sur la chaise qu’occupait Camille il y a un instant. La lumière bleue du gyrophare disparait au coin de la rue. Voilà.

Entre deux bruits de fourchette dans l’assiette, j’entends, froidement asséné par une veste saint James impeccable, j’entends un « tout de même, charité bien ordonnée commence par soi-même. » J’en ai froid dans le dos.

Le vietnamien m’apporte, cadeau de la maison, un thé brulant. Béni soit-il, une dernière fois. Avant de partir, je ne peux m’en empêcher, je me plante les bras croisés devant la table de la veste saint James, je la fixe avec l’air le plus insolent qui soit jusqu’à ce qu’elle lève les yeux, gênée ou exaspérée, ou les deux.

- Et prenez bien soin de vous surtout.

 

La neige qui tombe serrée ne cache pas la boue noirâtre qui recouvre le pavé. Dans l’obscurité de la nuit noire qui enveloppe Paris, mes chaussures prennent toujours l’eau, et ce pull qui n’est pas à moi est quelque part sur les épaules d’une gamine de dix-sept ans, shootée bien comme il faut, seule bien comme il faut.

Poings serrés au fond des poches, je marche sans but. Rien ni personne ne m’attend. Les écouteurs vissés sur les oreilles,  Preinser à s’en rendre sourd, je ne vois plus la rue noire, je ne sens plus la neige, je n’entends plus le brouhaha qui sort des restaurants. Il n’y a plus que le chant d’Elżbieta Towarnicka, la vie foutue de Camille, et moi. Ivre de musique, je ne suis plus là. Je suis ailleurs. Loin.  Là où l’indifférence et la dureté de cœur ne nous hurleront pas : « dépêchez-vous de crever. La pitié est criminelle, la bonté est stérile. »

 

 

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