Euro.jpg

Nina Simone, Feelin' good.

 

           Ils se sont étreints rapidement, machinalement, du bout du coeur. La femme refoule ses larmes, et lui, promet d'un ton mal ajusté que tout sera bientôt réglé. Sa voix est hésitante, il regrette de ne pas savoir bien parler, faire de beaux discours… Mais tu sais, ma chérie, dès que nous aurons de l'argent, je fais garder les gosses, et je t'emmène en voyage quelque part au soleil, comme une grande dame. Et nous prendrons l'avion, et nous boirons du vrai champagne. Simplement ce soir, il faut partir pour régler cette affaire, et sûrement signer ce gros contrat qui attend, tu sais ma chérie. Alors il est parti, et il ne rentrera que les poches pleines, avec un chèque qui remplira les placards de nourriture et de vêtements. Seulement, comme cette histoire de contrat est inventée de toute pièce, il va devoir trouver un autre moyen.

 

Ça, c'est que je m'imagine sur le type qui est assis à côté de moi, devant le tapis de la Roulette, face à un croupier au regard d'aigle. Et je le vois miser tout l'argent du ménage, jeton par jeton.

Et je vois son regard de haine quand j'empoche des gains que lui ne touchera jamais.

Et je vois son regard de haine quand une femme en fourrure mise négligemment un tas de jetons de mille, sans même regarder où atterrira la boule blanche dont la trajectoire fait et défait les fortunes. Son visage se décompose au fil des parties, et lorsqu’un soubresaut de hasard le fait gagner, une étrange lueur de folie fait briller ses yeux d'un désir salace, et ses lèvres marmonnent une prière à un Dieu quelconque et arbitraire. Les fluctuations de la chance l'achèvent, et c'est dans un gémissement qu'il mise son dernier jeton qu'un miracle vient doubler.

Et c'est ainsi que toute la nuit, il va jouer sa vie, celle de sa femme, celles de ses enfants, sur de l'odieux hasard.

 

 

         La dame en face, elle, me donne froid dans le dos. Un glaçon en fourrure brune. Sûrement est-elle agacée de ne pas voir autour d'elle le public qu'elle espérait: pas de smokings immaculés, pas de tintements de coupes et de rires légers, pas de vieux milliardaires mâchouillant leurs cigares, pas de tapis rouges et de robes longues  drapant des femmes plantureuses et pleine aux as. Simplement toute cette foule qui se presse, trop jeune, trop vieille, trop prolétaire, et elle.

Alors elle s'emmure vivante dans cet argent qui devient son prestige. Elle se réjouit des regards admiratifs ou lourds de haine qu'elle suscite, elle méprise d'autant plus ce magma prolétaire qui s'empresse, qui s’oppresse et qui se fait dessus de cupidité et d’envie. Elle, frigide, ne bronche pas. Elle sait que le montant de sa mise dépasse parfois le loyer de certains joueurs, et elle mise, impavide, sans broncher, sans vibrer d’une once de cette adrénaline qui me fait frémir pour mes dix euros.

Elle, elle se sent bien dans son cocon de poils de renard, c'est son monde qu'elle domine ici, bien davantage que chez elle. Elle préfère le bruit assourdissant des pièces qui tombent en cascade dans le panier des machines à sous au silence sourd qui règne habituellement dans sa villa. Elle préfère qu'on la haïsse plutôt que de subir au long des jours cette obséquieuse soumission de ses domestiques. Alors, elle joue, elle joue, pour se donner une contenance, pour passer le temps, parce qu'elle aime l'argent, aussi, oui, elle aime les piles de jetons dorés qui s’alignent devant elle, les mains habiles et les cris du croupier, son langage technique… Oh, 23, impair et manque. Un tas coquet vient s’ajouter au sien. Indifférence.

 

Un petit jeune vient d’arriver. Un passage éclair, un coup de chance inimaginable, il repart avec une liasse de billets verts. Tout est normal. Comment voulez vous que ce mec accepte, au boulot, d’être payé dix euros horaire… Aucun espoir. Soupir fatigué.

 

Une adolescente essaie d’arracher son amie à la table du jeu : il est tard, elle fatigue, et elle est un peu effrayée de voir leurs portefeuilles se vider si facilement. L’autre la repousse avec violence, puis la supplie : un dernier coup, oh, elle veut tellement retrouver sa mise de départ, sinon sa mère va la tuer, allez, un dernier coup et elle le jure, elle vient! Combat vain, poison de la drogue qui commence à s’infuser.

 

Ô la folie qu’est celle du jeu, la folie qu’est l’amour de l’argent, et qui entraîne tant d’autres folies!

 

Ce soir-là, j'ai vu les vices humains étalés au grand jour.

 

Ce soir-là, j'ai embrassé comme jamais l'ampleur du désespoir de l'humanité contemporaine.

Retour à l'accueil