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Pour la dernière fois

 

En serrant dans mes dents le foulard rouge et vert,

Remis tant de fois à des novices à couettes

Qui portent la couleur du sang de leurs martyrs et de leur Espérance

 

En passant la tête dans ma cordelière, nouée d’autant de charge d’âmes -dont je connais chaque regard,

Et dont j'ai chargé à leur tour trois enfants pour conduire leurs soeurs

 

En serrant sur mon cou le cuir tressé du service

Le sifflet et le dizenier pour entraîner à la suite du plus grand Chef qui soit

 

En coiffant mon bérêt, posé depuis quatorze ans sur des cheveux coupés du carré à la tresse, lourd d’années, d’insignes, tant de fois tenu et tant de fois tombé lors des courses et des cris

Lourd de la croix de ma promesse que je porte au front comme on porte un drapeau

 

En bouclant mon ceinturon, usé, rongé, bruni, griffé des stylos de mes sœurs s’épanchant

Au fil des longs trajets

La Croix, ici encore, la croix fleurdelysée, marquée au fer sur mes reins, la croix qui cliquète et donne le signal du départ pour la route.

 

En ajustant

La pauvre jupe culotte tant de fois retroussée

Pour courir plus vite

Pour cacher sa laideur

Pour tenter de séduire

Pour ne pas tant renoncer au monde que ça

Tant de fois distendue

Pour cacher les genoux de petite fille, d’adolescente

Tant salie

Par les mains boueuses, grasses, ensanglantées par la vie quotidienne

Trouée

Par les ronces traversées

Les barbelés enjambés

Et les lits acérés de cailloux où s’asseoir

Et les pentes entières dévalées sur les fesses

 

En relevant, doucement, les manches de ma chemise

Pour laisser les bras nus

Nus pour consoler, apaiser, sécher les larmes

Pour manier la hache, le baussant, le couteau ou l’éponge

Libres de se salir, de s’abîmer, de rougir

Mais en montrant l’exemple et le Sien, tout Là Haut

 

En laçant les lourdes chaussures, boueuses, vieilles,

Fatiguées par la route

Par les chemins chantants et les forêts en fleurs

Par les ruisseaux traversés, par les rochers escaladés

Par les ballons

Par les coups de pied rageurs et les agenouillements

Les lacets de fortunes pour ligoter l’ennemi

Les dents serrées pour contenir la joie de la marche

Et la douleur des ampoules

 

En saluant les couleurs qui descendent lentement

En veillant le foyer quand dorment celles que je garde

En serrant les mains gauches de chacune, regards mouillés, sourires francs

En recevant la promesse de ma plus petite guide

Ses grands yeux

Ses larmes

Les miennes

Les torches

Le ciel

 

J’ai rendu grâce à Dieu pour ces quatorze ans de Joie.

 

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