Africa fantasy, Camille Saint-Saens


Il faudrait quand même que vous essayiez, un jour.

 

Le principe est d'être myope à la limite de la cécité.

Le principe est d'avoir une énorme confiance en soi, en son environnement immédiat, et le principe est, enfin, d'avoir un brin de poésie dans le coeur.

 

Bon.

 

Un jour, vous décidez d'enlever vos lunettes, vos lentilles, et de sortir affronter la folie du dehors, comme ça, brut, à nu.

 

Décor : de la pluie, la ville déserte, du vent, une nuit d'hiver... Nous y voilà.

 

… Et c'est un monde surréaliste, dément, drogué. Ce n'est plus rien que vous connaissiez, mais une aberration visuelle qui tournoie indistinctement dans vos pupilles écarquillées, là, un crépuscule  qui semble être tornade, là, le ciel qui se noircit quand passe un vol d'oiseaux. La panique vous saisit et vous broie les entrailles.

Respirez. Arrêtez de plisser les yeux. Desserrez vos poings crispés. Admettez votre aveuglement partiel et temporel, admirez-le.

Bénissez Dieu d'avoir encore une infime sensibilité visuelle du monde qui continue à vivre, même sans votre regard posé sur lui. Oh, il a compris, le monde, ce qui vous arrivait, mais il ne veut pas - pas encore- montrer la moindre petite once de compassion à votre égard. Il joue encore, il déploie encore pour vous ses mille artifices, il cherche encore à vous séduire en une cour infernale et d'autant plus exaspérante que vous ne pouvez plus guère que l'apercevoir et la deviner. Autour de vous, ce n'est qu'un stupide tourbillon de strass et de paillettes que vous êtes incapable de déchiffrer. Frustration!

Cette curieuse impression que tout est intrinsèquement décalé, la fluidité même se fait brutale, et la vie est comme…saccadée, oui, c'est cela même: saccadée. Comme quand l'éthanol a eu l'indécence de venir chatouiller un peu trop étourdiment les entrailles de votre cerveau, et que vous prenez soudain conscience de l'étrangeté de votre état.

Alors vous voilà, un peu idiot, tâtonnant dans les limbes où le flou ambiant vous a fait choir, tentant maladroitement de prendre appui sur quelque chose de touchable, de concret, de tangible, de rugueux. Un mur!

Les yeux n'envoient que des données absurdes. Tant pis. Remplacez-les.

Offrez votre visage aux mains aimantes du vent, laissez le caresser vos pommettes, l'intérieur de votre cou.

Entendez-le chanter au creux de vos oreilles trois notes de blues qu'il apporte d'on ne sait quel antre sombre où un saxophone pleure, seul. Il saura vous les interpréter, les magnifier, leur rajouter un on-ne-sait-quoi d'inimitable, de rauque. Un souffle.

Avalez insatiablement, par grandes goulées avides, l'air follement purifié par les frimas hivernaux.

Sentez! Sentez à pleines narines les effluves musqués de la nuit. L'odeur sauvage, mâle et puissante des feuilles mouillées qui jonchent le sol, et qui vient se mêler impunément au parfum langoureux d'une silhouette qui rôde. Le froid a une odeur, oui. Il a aussi des canines aiguisées qui viennent se planter dans le bout de votre nez et dans le lobe de votre oreille. Et ça vous fait rire, parce que tout cela est trop absurde pour être réel, sûrement.

Vous n'osez lever la tête. Mais une voix se fait pressante en vous, alors vous finissez par être las de lui résister, et souriez aux étoiles que vous ne voyez pas, les joues cinglées par la pluie qui s'est mise à tomber, complice.

Fermez les yeux.

 

Écoutez battre le coeur du monde, sentez bruire la vie, frémir vos sens, et chanter votre âme.

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