Mon Dieu, j'adore quand Vous me faites des coups comme ça.

Quand vous me rappelez Votre existence et Votre amour par des petits clins Dieu, tout petits, tout stupides, mais des concentrés d'amour 100% pur jus.

 

C'était une journée improductive au possible. Tu les connais, ces journées? Un réveil bien trop tardif, des repas bien trop copieux, une sieste au soleil bien trop prolongée, beaucoup trop de temps sur internet. Je désespérais de ne jamais pouvoir commencer à me mettre au travail. Et il fallait que je passe au moins deux heures à bosser ce Concerto de Mozart dont le dernier mouvement m'embêtait à mourir. Je sombrais mine de rien dans un désespoir apathique, mais jamais je n'aurais eu à l'idée de m'arracher la douce torpeur de ma couette.

J‘ai dressé le lobe de l’oreille en entendant une musique vaguement familière sortir de mon ordinateur.

Je me suis arrêtée, abasourdie. Emmanuel Pahud, LE flûtiste par excellence, THE ONE du XXIème siècle, attaquait le Concerto, tendre, espiègle, joueur, et si parfait. Ce concerto que je n'avais jamais vraiment entendu, et que monsieur Internet me proposait dans l’aléatoire de son répertoire infini.

Paf, un point pour le mammouth, le remords de ne pas travailler commençait un peu à me grignoter.

J'attendais la fin des 12 minutes de Concerto, où je savais qu'il y avait une partie d'improvisation, une cadence; j'étais curieuse de voir ce que valait Pahud en temps que compositeur éphémère, en temps que doublure de Mozart, quand même.

What the fuck, ai-je murmuré. Sa cadence, c'était la mienne. Ou bien la mienne était la sienne. Les mêmes décrochés d'octave, les mêmes trilles au même endroit, les mêmes cascades de tierces…

Un délicieux frisson m'a parcouru comme ils ne viennent que devant le tabernacle ou pendant la Consécration, en coeur-à-cœur avec Vous, ô mon Dieu. J’aurais dû me méfier.

La batterie de mon ordi, qui indiquait douze heures d'autonomie disponibles quelques minutes avant, était vide.

Le soleil inondait ma chambre de lumière, un oiseau vint se poser sur le chambranle de la fenêtre grande ouverte et lança un trille interloqué en me voyant avachie sur mon lit. Je levais un sourcil furieux en sa direction, il me répondit d'un trait insolent. Je pris conscience de l'étrangeté de la situation, et me demandais s'il était possible de pousser l'incongru plus loin encore.

M'étant traînée jusqu'à ma flûte, je la montais avec douceur, et pour ne pas effrayer la mésange ou je ne sais quel autre petit truc emplumé toujours posé sur ma fenêtre, je lançais ce qui me paraissait être le plus naturel: la partie de l'oiseau, Pierre et le loup, de Prokofiev.

Il aurait dû avoir peur, et s'enfuir, mais non, c'était un oiseau en quête d'adrénaline, un oiseau peut être un peu suicidaire, un aventurier, un taré de la vie qui voulait tout connaître, tout voir, tout entendre. La tête penchée, il écouta l'impertinente ritournelle de l'autre oiseau que je lui dépeignais au fil de l'avalanche de notes.

L'autre oiseau que j'aime tellement, dont j'aime tellement le sale caractère gouailleur et provocateur, dont j'aime tellement sa façon de flirter avec le loup qui ne cherche qu'à le bouffer, sa façon d'emmerder le loup jusqu'à ce qu'il lâche prise, épuisé. Un collègue de celui-là posé à la lisière de ma chambre. Qui me répondit. Merde, ça existe, pensais-je. J'enchaînais dans une vague transition sur la Notte, de Vivaldi, sur ce merveilleux solo qu'il est tellement beau qu'il ferait pleurer une pierre. Et encore, une pierre de Provence, genre vraiment dure, que seule la mer peut ronger.

L'oiseau avait l'air de bien kiffer Vivaldi, et en attendit l'ultime note, mais il modula en sol majeur avec un petit air entendu. Je lui montais la gamme à toute vitesse, d'un air interrogateur, et m'arrêtais sur le dernier ré, le plus aigu. Il me regardait d'un tel air: lui- eût on rajouté une paire de lunettes sur le bec, il m'aurait regardé par dessus avec la tête de ta vieille institutrice mal baisée, tu sais, la vieille peau qui t’horripile mais que tu aimes bien au fond.

Oui, d'accord, j'avais compris. Ces trois ré là, c'était ceux du début du troisième mouvement du concerto de Mozart. Okay, okay, l'oiseau. Tu l'auras, ton Concerto. Et je vais te le jouer tellement parfait que même Mozart il m'aurait tressé une couronne.

Et je lui ai joué Mozart. Et je lui ai joué Poulenc, que je traînais comme un boulet depuis quelques temps, et je lui jouai l'insupportable Jolivet avec une facilité déconcertante. Et je regardai ma montre: le soir tombait, je jouais depuis près de quatre heures, j'avais un sourire idiot aux lèvres.

J'avais rêvé, de toute évidence, et je ris de ma naïveté: avais-je été  vraiment persuadée que c'était ce petit vertébré tétrapode ailé qui m'avait indiqué ce que je devais faire de mon après- midi?

Je restais tout de même perplexe. Peut-être le lendemain aurais-je un avocat en robe qui viendrait me frapper avec un Code Civil pour m'enjoindre d'aller visiter l'aridité profonde du droit français.

 

Au moment de me glisser sous ma couette, ma porte grinça, et un de nos minuscules chatons s'approcha de mon lit et sauta dessus; il rota nonchalamment une plume rouge et commença à se pourlécher les babines d'un air satisfait.

" Bonne nuit mec, bonne nuit, mon frère oiseau, et merci", pensai-je très fort dans un élan mystique, avant de sombrer dans le sommeil.

 

 

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Petit con qui fait genre il y est pour rien et c'est la faute à la société et ma mère elle est malade jte jure madame j'ai pas fait exprès j'avais faim et moi les oiseaux je les respecte.

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