Et ton adolescence exhibe naïvement ses seins de poupée, tes grands yeux de biche gracile clignent face au canon qui t’abattra. Avide d’un peu d’amour, te voilà visible par le monde entier, sous la douche de compliments et de suggestions qui tombent sur tes épaules nues et les salissent un peu, parfois.

Tu as peur d’être seule, tu ne veux plus de ces pensées qui te tourmentent. Alors, comme tous les soirs, tu t’endors sur la vie d’un autre et sur ce film qui t’empêche de penser. Tu ne veux plus, tu ne veux plus te rappeler ce qui plombe ton âme que tu crois si libre. Alors, esclave soumise de ton miroir virtuel, tu sors ton téléphone et tu vérifies que le plus de monde possible te témoigne le plus d’attention possible. Tu vas quêter l’affection, tu viens mendier un peu d’amour à coup de mièvreries et tu rivalises d’esprit pour trouver la phrase qui unira le plus de monde possible dans une admiration commune envers toi.

Tu vas chercher avidement dans la vie des autres de quoi oublier la tienne, de quoi perdre le temps qu’il faut pour que peut-être, la vie soit passée, la vie ait eu le temps de changer et de t’apporter la réponse à ces questions informulables qui te rendent folle. Mais non, toujours, toujours ces questions qui font trois fois ta taille, et toi qui veux ordinairement te rajouter dix ans, tu ne demandes qu’à redevenir une toute petite fille dont aucun poids ne chargerait les minuscules épaules.

Tu as peur du silence, petite sœur, et la musique ne te quitte plus une seule seconde et vient donner à ton cœur la pulsation qui lui fera oublier qu’il ne bat pour personne. Tu as peur de penser, alors tu demandes aux autres de penser pour toi.

Jamais heureuse dans ce que tu as et que tu as pris l’habitude de fuir, tu vas chercher plus loin que ce bonheur trop simple dont tu ne veux pas goûter le fruit tendu. Tu es vulnérable, et vulnérable aux regards auxquels tu te soumets sans pudeur et sans honte. Mais tu ne veux pas être vulnérable, non, peu t’importe, peu t’importe ce qu’ils font de toi ; et la pensée de leurs bassesses et de leurs crachats sur tes joues ne te fait pas frémir. Tu te durcis encore pour paraître maîtriser ce qui t’échappe. Tu sens bien que tu n’es pas heureuse, alors tu exubères de toutes tes jolies dents qui ne se cachent jamais. Tu sens bien que tu es vide, alors tu te remplis en alignant des vokda-red bull qui t’éclatent la gueule et te laissent, mignon pantin disloqué sur le carrelage, hilare à en chialer. Tu hurles de tout ton silence ton besoin d’être aimée, tu fuis pour qu’on te rattrape doucement, mais personne ne vient jamais te chercher...

Et quand l’écho de tes propres pensées résonne en toi, mille fois amplifié par le silence et le vide, tu cries ton désespoir vers un Dieu dont tu rejettes l’amour que tu ne comprends pas

Ce soir, petite sœur que je ne connais pas, ce soir tu vas goûter le sel de l’amertume sur tes lèvres que dévorera un énième inconnu. Et pour bâillonner ton cœur qui tambourine de tous ses petits poings contre le mur d’acier que tu as soigneusement bâti, tu le noieras sous des litres de la tise la plus forte que tu aies trouvée. Ouais, vas-y. Lève le coude bien haut, mon frère, ris haut, rote un coup, ça y est, tu es un homme. Tu es protégée des regards, bien sûr ; tu es un mec, un vrai, tu es des leurs. Tu oublies que tu as toujours tes jambes longues et fuselées que tente de couvrir un short minuscule et déchiré. Tu ondules sur la piste de danse, les basses te révulsent le ventre, tu secoues tes longs cheveux pour ne pas voir les regards, tu attrapes la main qui s’est posée sur ta hanche pour montrer que c’est toujours toi qui maîtrises le corps que tu as mis en libre accès, tu souris pour ne pas vomir.

Seule sous une couette monstrueuse, tu grelottes. Tu sanglotes sans larmes et sans raison, le nez entre tes mains qui sentent la weed et la sueur d’un autre.

Ce soir, petite sœur que je ne connais pas, je voudrais pouvoir être près de toi. Je voudrais pouvoir passer des heures sans rien te dire, à réapprivoiser avec toi le silence que tu ne sais plus, à te montrer ce putain d’amour que j’ai pour toi et que tu n’as jamais vu dans le regard de quiconque sans enlever tes habits en réponse. Passer des heures à te cacher aux yeux du monde pour que tu prennes le temps de le connaître, de ne plus le fuir en le dévorant, et que tu ailles jusqu’à aimer son or et sa boue. Je veux passer des heures à casser pixel par pixel ces courses infinies dans lesquelles tu veux trouver, haletante, un brin d’une affection fantasmée. Des heures à te voir devenir grave, au fil de la vie que tu sembles découvrir ; te voir devenir grave et belle, parce que c’est ainsi après tout qu’est la vie. 

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