La guerre

Il a plissé les yeux devant la hargne du soleil palestinien, pris la main de mon cœur qui ne naitrait que deux mille ans plus tard, et s’est avancé vers le désert. Il songeait en marchant à ce qu’il y trouverait probablement, et vit des cailloux, de la poussière, des gens qui tombent, des victoires faciles, des renoncements et des combats amers… Accroupi devant les restes d’un foyer, il plongea ses doigts dans la cendre tiède, la fit jouer dans le tamis de ses mains et s’amusa à frotter son pouce noirci contre un rocher, vertical, horizontal, un croisement machinal. La petite croix le narguait, il en dessina une autre et encore une, le désert ne manquait pas de cailloux blancs… Jaugeant sa dernière croix, elle lui plut et il pensa à la sienne, déjà, qui se profilait dans les mois qui suivraient. Il pensa aux mains de son père qui savaient fabriquer, vertical, horizontal, de belles croix en bois lisse. Les mains de son père qu’il avait enterré, quelques semaines plus tôt, en clouant des planches, verticales, horizontales, pour lui faire un abri de chêne sous la terre.

Des cœurs voudraient le suivre au désert, et il traça sur eux cette même petite croix, des siècles en avance, comme un père bénit son enfant qui s’en va à la guerre. Sois fort, sois droit, reviens vainqueur. Et murmuré : Et ne meurs pas…

Il s’avisa qu’il n’avait pas demandé à Son propre Père sa bénédiction, pria, se remit entre Ses mains et partit à la guerre. Le soleil s’adoucissait, quelques oiseaux chantaient, le romarin et la sauge embaumaient la colline mais les yeux jaunes de l'ennemi étaient tapis derrière le romarin et la sauge, la guerre couvait, silencieuse, et Lui était prêt à la déclarer.

 

Quarante jours en silence. Quarante jours sans apercevoir l’ennemi, l’ombre de l’autre, quarante jours à fermer les yeux et à contempler le monde, et à l’offrir au Père, petit bout du monde par petit bout du monde. Les combats étaient faciles, son Père était en Lui et Lui en son Père. La guerre n’éclatait pas, et il pouvait, tranquillement, offrir l’un après l’autre les combats de la Terre. Siècle après siècle, visage après visage, cœur après cœur, il contemplait ses enfants et les Lui offrait. Chaque gargouillis de son corps lui faisait exhaler un nom, entrevoir un cœur qui mourrait de n’avoir écouté que sa chair, et l’offrir à son Père. Chaque claquement de sa langue assoiffée lui montrait un visage, creusé jusqu’au squelette pour avoir eu soif de tout sauf de l’amour.

Il commençait, déjà, à anticiper le long travail de la Croix, à préparer le terrain pour le long travail injuste, ridiculement disproportionné, honteusement inéquitable de la Croix. Une goutte de sueur pour tous les péchés du monde, Père ? Une goutte de sang alors ? Alors… Tout mon sang ? Le Père acquiescait, Jésus était heureux et consolant, souriait à mon cœur qui n’allait naître que deux mille ans plus tard.

 

La guerre éclata le quarantième jour. Tes yeux se brouillaient, mon Amour, tes mains tremblaient. Tu offrais, encore, tu dessinais des petites croix sur le sable d’un geste du pouce, tu offrais ces tremblements et ces petites étoiles qui flottaient dans le ciel quand tu tournais la tête, tu offrais comme autant de cantiques ces gémissements quand ton ventre se tordait, que ta tête irradiait de douleur. Tu ne pouvais plus prononcer nos prénoms, parce que ta langue enflée et monstrueuse ne répondait plus guère, morceau de chair mort et encombrant dans ta bouche desséchée.

Il est venu à ce moment-là, ce salaud. Pendant que tu étais faible, à terre, que tes yeux ne pouvaient plus pleurer, que ton combat durait depuis des semaines. Il avait guetté chacune de tes fatigues, attendu ta faiblesse, il est venu, frais, rasé de près, parfumé, si lumineux. Il t’a regardé, apitoyé, un brin amusé, il a regardé tes dessins, tes mains noircies et tremblantes.

 « Regarde toi… Le Fils de Dieu. L’Unique, rampant, hagard… C'est le fils d'un chien que je vois, que son propre Père renierait en voyant... Tu es le Fils de Dieu, vraiment ? Regarde cette pierre. Regarde quel beau pain elle ferait. Tu as créé le blé, tu as créé le soleil, ce sera enfantin : change la en pain. »

Tu la regardais, oui, et tu la voyais. Ronde, brûlante, brune, avec cette fine croûte blanche salée par le désert… Ton corps épuisé imaginait une mie chaude et moelleuse, légère et le craquant d’une croûte qui se brise… Tu partis chercher ton Père au secours au fond de ton cœur, mais ton cœur était vidé par la fatigue. C’est alors que tu vis le mien qui ne naîtrait que deux mille ans plus tard, tout faible et chancelant, ensanglanté par les chutes que tu n’avais pas encore connues, étourdi par les défaites, les tympans crevés à force de ne pas avoir entendu Ta voix, l’estomac percé d’avoir mangé trop de pain brun et chaud. Et de ce cadavre de coeur, que tu ramassais dans tes mains qui tremblaient déjà moins, tu tiras la force de dire doucement : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu… »

 

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