Et dessiner sur le sable

Il y a déjà eu beaucoup trop d’encre à ce sujet. Il y a toujours beaucoup trop d’encre, partout, qui coule, qui salit, qui bave, des putain de belles plumes acérées qui déchirent et qui éclaboussent de noir et de sang. Il y a aussi de l’encre qui cherche la vérité, qui tremble et qui marche sur la pointe de la plume pour n’abîmer personne. Je vais essayer de faire couler celle-là, l’encre délicate, et je vous jure que j’y vais plus doucement que si j’embrassais un nouveau-né.

C’est la devise de Benoît XVI : être coopérateur de la vérité. La vérité est au cœur de nos regards, en horizon de ce que nous voulons, quotidiennement ; la Vérité c’est aussi Lui, et Il est aussi Amour. Voilà, les choses sont dites, et c’est à nous de trouver la position parfaite entre la vérité et la charité, de passer notre vie ces deux mains ouvertes et en ne refermant ni l'une ni l'autre. La charité sans la vérité, et nous tombons dans l’injustice, dans le déni, dans un monde où il n’y a plus de bien ni de mal puisque tout le monde est gentil. La vérité sans la charité, nous voilà scrupuleux, durs, rigides et nous finissons par n’avoir plus guère d’humanité que dans notre capacité à savoir lire un code.

De l’équilibrisme, donc, à embrasser deux vertus qui semblent tellement souvent s'opposer. Les occasions ne manquent jamais de s’y exercer. Les gifles ne manquent jamais, les trahisons ne manquent jamais, les déceptions ne manquent jamais au quotidien, et il n’appartient souvent qu’à nous de trouver l’attitude juste entre la condamnation sans appel –cette petite croix dont l’on biffe le nom de quelqu’un de sa vie, parce que la blessure est trop grande et que la confiance est perdue pour toujours- et le déni, où l’on ferme les yeux parce que les ouvrir serait trop douloureux.

De l’équilibrisme pour trouver l’attitude du Christ, en fait, qui condamne l’acte –"ne pèche plus"- mais qui ne jette pas de pierre au front de l’adultère. On voudrait parfois Lui crier qu'Il est complètement con -pardon- et qu'Il ne pense pas à la souffrance du mari trompé, et que des attitudes comme celles-ci encouragent la banalisation de l'adultère et... Pourtant, il condamne l'acte et il relève la femme.

Pour les petites trahisons du quotidien, on serre parfois les dents mais on y arrive, on pardonne, on recommence ; sans cela, il n’existerait pas d’amour. Mais… Mais quand on parle de viol, quand on parle de meurtre, quand on parle de prêtre, quand on parle d’enfants, mais quelle est-elle, l’attitude qui doit être la nôtre ? Où est-il, ce putain d'équilibre ? Mon Dieu, mais est-ce au moins possible de rouvrir les yeux ? Est-ce au moins possible d’envisager le pardon de l'horreur ? Est-ce possible que Dieu ait voulu que l’Église soit parfois à ce point humaine, est-il possible que Dieu aime à ce point la liberté qu’Il accepte que ses enfants, ses prêtres, ceux de ses fils qui doivent être l’image du Christ sur terre, tombent au plus profond de l’abject ?

Seigneur, oh, vous savez que je l’aime, votre Église. Vous savez que j’aime chacun de vos prêtres, a priori, qu’ils ont toute ma confiance, a priori, toute mon affection filiale, a priori. Et presque toujours a posteriori aussi. Mais savez-vous combien il est dur, pour vos enfants, de Vous ressembler et de les aider à se relever quand ils tombent, de les prendre par la main pour leur dire à notre tour : « Va et ne pèche plus » ? De leur montrer, comme ils montrent au monde chaque jour dans le confessionnal, qu’ils auront beau merder de la plus grave des manières, nous voyons en eux Vos enfants chéris, nos pères, qui Vous apportent au monde quotidiennement ? De leur montrer, comme ils montrent chaque jour à des milliers de pauvres à travers le monde, qu'ils ont la dignité de fils d'homme, y compris au fin fond du puits de boue et de bile au fond duquel ils se sont mis ?

Comment oser écrire encore ces paroles après avoir songé à ces corps d’enfants marqués pour toujours, à ces âmes blessées qui hurlent à la mort, auxquelles on a fait croire que du plus aimable des pères, il peut surgir pire que la mort ? Comment parler encore de pardon en pensant à ces mains consacrées, ces mains que l'on embrasse le jour de l'ordination, ces mains qui ont béni, absous, marié, donné votre précieux Corps comme si de rien n’était, comme si ces mains n’étaient pas posées sur le corps d’un enfant quelques jours auparavant…

Je me suis demandé comment j’agirais si un prêtre de mes amis, qui est comme mon frère, tombait ainsi. Si je devais, si j’avais le droit, si je serais alors capable de me mettre à genoux à ses côtés, de lui relever le visage et de le regarder, en voyant en lui autre chose qu’un criminel mais sans que l’amour ou la lâcheté ne ferme mes yeux sur son crime.

La réponse appartient au Patron, mais la question vaut la peine d’être posée.

Retour à l'accueil