Genèse d'un coeur

Dieu créa l’homme et la femme. Tout le monde sait ça. Après les avoir créés, il réfléchit un peu et leur donna le deuxième cadeau le plus précieux qu’il pouvait leur faire après celui de la vie : la liberté. Il avait longuement hésité ; la liberté, c’était le privilège qu’il n’avait guère accordé qu’aux anges, et il suffisait de regarder quel usage certains de ceux-ci en avaient déjà fait -alors même qu’ils n’avaient pas le poids de leur chair les entraînant vers le centre de la terre, loin du ciel- pour renoncer à cette idée. Mais dans cette fragilité de la liberté, là était l’essence même de sa beauté. Alors Dieu décida de la leur confier, et en tremblant, en espérant, regarda les premiers pas de ses enfants et attendit de recevoir les fruits de l’amour qu’il avait insufflé dans l’argile de l’homme.

L’amour vint. Et la trahison vint, et Caïn tua Abel, l’homme pria, corrompu et faussa, mentit, mais se repentait toujours, pleurait et trompait encore.

Dieu avait créé l’homme et la femme à son image et regardait, incrédule, son reflet se déformer.

 

Il vit des hommes bons et beaux, grands dans la douleur, dignes dans la souffrance, humains au plus profond de l'horreur. Il vit des hommes pleurer à genoux, silencieusement, dans leur solitude -et combien Dieu avait le cœur serré de voir ses hommes pleurer, combien avait-il pourtant prévu cette solitude pour être le lieu des Ses retrouvailles et de Sa paix-, pleurer et relever enfin la tête pour épauler les plus malheureux qu'eux.

Il vit des hommes chanter leur deuil, il vit les hommes combattre en son Nom, Lui prêter un visage qui n’était pas le Sien, se battre pour leur joie ;

Il vit les hommes puiser leur joie à Sa source, quand d’autres la laissaient se boucher et cherchaient loin ailleurs, il les vit creuser comme des fous et forer les déserts en tâtant tout ce qui leur rappelait ce qu’ils avaient un jour goûté et perdu. Il les vit chercher le plaisir, la transe, le pouvoir, la domination, et oublier la joie paisible et profonde qu’Il leur tendait.

Il les vit mettre l’intelligence –quel cadeau précieux et empoisonné ne leur avait-Il pas fait là aussi, le pouvoir de créer à leur tour, d’inventer, de raisonner, de nommer, de rejeter, d’insulter et de mentir ! – l’intelligence qu’Il leur avait tendrement modelée, au service de la folie du pouvoir, au service d’eux-mêmes… ou au service du plus petit, du plus malade, du plus affamé. Il vit les statues, les tableaux à Son image, il lut les poètes, sourit aux amoureux qui cherchaient maladroitement à reproduire Son amour, et pleura sur une cantate de Bach.

 

Parce que oui : Dieu pleurait avec l’homme dans sa joie et dans sa douleur, riait avec lui autour du nouveau-né, s’émerveillait avec lui devant Ses œuvres, et espérait de tout Son divin cœur, avec angoisse et tordant Ses longues mains divines, que l'homme revienne quand il se détournait de Lui.

Il les avait créés à Son image et leur avait donné un corps. Il les avait incarnés, pour le meilleur souvent et pour le pire, parfois.

 

Il avait modelé avec amour le dédale d’une oreille, imaginé le parfum du lys, dessiné la dentelle du flocon et tissé en souriant la douceur d’une fourrure de lapin. Il avait déposé un baiser sur le sommet minuscule de la tête du merle et du rossignol, et ceux ci avaient inventé le chant.

Il avait soufflé sur l’argile de l’homme, et tous les jours depuis lors, l’homme tremblant essayait d'inventer l'amour.

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